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Être ou ne pas être bilingue on stage ?

29 octobre 2011

To be or not to be bilingual? La survie du français au Québec, et surtout à Montréal, est un sujet franchement de plus en plus préoccupant. Une étude prédisant que moins de la moitié des Montréalais parleront le français à la maison en 2031 nous l'a récemment rappelé. La nomination de juges unilingues anglophones à la Cour Suprême du Canada montre aussi le recul du français dans les structures fédérales. Ça fait frémir.

Le combat pour la sauvegarde du français est toujours de mise. Et les gens de théâtre, habiles avec les mots et amoureux des textures de notre langue, sont bien souvent les premiers sur la ligne de feu. Rien de plus naturel.

Sauf que nous ne sommes plus dans les années 70. Les choses ne sont pas noires ou blanches, pas aussi tranchées que ce que percevaient à l'époque les personnages de Médium Saignant, de Françoise Loranger. Pour la première fois de notre histoire théâtrale (sauf erreur), la cohabitation de l'anglais et du français semble inspirer une forme de théâtre bilingue dans lequel les Anglos ne sont pas que des envahisseurs dont la simple présence est un danger. J'ai beau être le plus grand défenseur du français (je pourrais assurément vous présenter un bonne dizaine d'amis qui n'en peuvent plus d'en discuter autour de la table), l'émergence d'un théâtre bilingue me stimule. J'y vois des possibilités artistiques fortes, et une esthétique propice à la réflexion et la mise en perspective. Remarquez que ma réflexion sur cette question a pas mal évolué depuis un premier billet consacré au sujet sur mon ancien blogue. 

Des exemples tirés de la saison en cours? Just fake it, de Catherine Bourgeois, dont les représentations viennent de se terminer aux Écuries. Ana, d'Imago Theatre, que nous verrons bientôt à l'Espace Go. Mon frère est enceinte, une production anglo de la compagnie Freestanding, que La Licorne va accueillir dans ses murs ce mois-ci et qui sera jouée en anglais le vendredi soir. Et il y en a d'autres. La tendance est indéniable: j'en parlais d'ailleurs récemment dans une table ronde organisée par ELAN (English language arts network). On en trouve des échos dans cette petite entrevue accordée à l'émission All in a weekend à CBC (vous pardonnerez, j'espère, mon anglais plus ou moins assuré).

La proposition bilingue la plus convaincante est toutefois celle de l'École nationale de théâtre, qui vient de boucler les célébrations de son cinquantième anniversaire avec une pièce bilingue, En français comme en anglais it's easy to criticize, laquelle réunit les étudiants des profils anglophone et francophone, dans une mise en scène à deux têtes de Christian Lapointe et Chris Abraham, d'après des textes de Jacob Wren. En cinquante ans, c'est la toute première fois qu'une telle chose se produit. Dans une esthétique fragmentaire, ponctuée de séquences crées par improvisation, et dans une mise en place qui dévoile de manière très organique les tensions causées par la simple cohabitation des deux cultures, le bilinguisme apparaît naturel et très révélateur du profond paradoxe qui habite ces jeunes gens coincés entre leur désir d'ouverture à l'autre et leur sentiment de devoir protéger leur langue et leur culture. Bref, la question du bilinguisme y est abordée dans toute sa complexité, ne négligeant pas la dimension conflictuelle et le malaise qu'elle engendre inévitablement, mais creusant aussi des enjeux rassembleurs: la préoccupante montée de la droite, la nécessaire revitalisation d'une scène théâtrale devenue profondément mortifère et la recherche d'une manière efficace et authentique de prendre parole et de réfléchir au monde.

Spectacle hautement stimulant. Certes, je ne crois pas que la seule manière de faire un spectacle bilingue est de faire un spectacle sur le bilinguisme, mais puisqu'on en est aux premières expériences du genre, il m'apparaît normal de commencer par là. Et je trouve le conflit entre les anglos et les francos au Québec dramatiquement très riche. Il pourrait se décliner de multiples manières, à condition qu'il soit observé d'un oeil moins manichéen que ce qu'on a toujours fait.

Si je ne ne m'abuse, le film Laurentie (je précise que je ne l'ai pas encore vu), de Mathieu Denis et Simon Lavoie, tire sa substance du même malaise – celui d'un Québécois incapable de gérer la présence de l'Anglo voisin.

Or, il faut bien s'y faire. La minorité anglophone est une minorité linguistique officielle qui a tout à fait droit de cité sur notre territoire. Même René Lévesque avait profondément à coeur de respecter les droits de cette minorité – c'était la source de ses plus grands conflits avec Pierre Bourgault. Alors aussi bien faire du théâtre ensemble. Si ça se peut. Je suis d'avis que ça ne fonctionne que dans une esthétique postdramatique, laissant une large place aux images et aux corps, ou à l'expression d'une certaine spontanéité née d'un processus d'improvisation. C'est comme ça que travaillent les autres troupes bilingues que je connais. Suffit de se tourner vers la Belgique: le fabuleux travail de Jan Lauwers et sa Needcompany en est le meilleur exemple. En flamand, en français ou en anglais, c'est une célébration des possibilités interdisciplinaires du théâtre et des joies ou des déplaisirs de la cohabitation. Le théâtre n'est-il pas le meilleur lieu pour explorer ces enjeux-là?

Alors, oui, je crois que je rêve d'une «Montreal aesthetic», en français comme in english.

Qu'en pensez-vous?

 

Commentaires

Porte Parole

premières expériences?

'Mais puisqu'on en est aux premières expériences du genre?!' Porte Parole has been producing du théâtre bilingue depuis 2000 parce que le bilinguisme fait parti de la vie quotidienne of Montreal. Putting French and English on separate scènes is a complete anachronisme that continues to baffle me.

Annie

Le Québec est français, pas bilingue

Le Québec est français, pas bilingue. Le bilinguisme, comme l'affirmait le linguiste Albert Dauzat, est la transition entre une langue faible et une langue forte. En l'occurence, la langue faible sur ce continent est le français et la langue forte l'anglais. En organisant des pièces bilingues, on présuppose de facto que les Québécois connaissent l'anglais, ce qui est extrêmement dangereux parce qu'une connaissance généralisée de cette langue étrangère mène à l'anglicisation.

Concernant les droits à la minorité de langue anglaise, il y en a déjà trop. Les anglophones de langue maternelle anglaise nés au Québec - la minorité historique - forment 5,6% de la population mais reçoivent 14% du financement pour leurs cégeps, 29% pour leurs universités, 43% pour leur méga-hôpital et ainsi de suite.

Ce qu'il faut à Montréal, ce n'est pas davantage d'anglais, mais davantage de français!

Nous sommes la pluralité, nous sommes la diversité sur ce continent. Défendre le français chez nous, c'est défendre toutes les langues du monde contre l'impérialisme d'une seule.

Anonyme

Québec en Canada.

je travaille à McGill; dans mon milieu, aucune personne ne connaissant pas le français en arrivant ne l'a appris depuis, peu importe le nombre d'années passées ici. il faut être colonisé à l'os pour se faire croire que nous sommes autre chose qu'un bloc erratique disgracieux à leurs yeux. Quel degré de séparation mentale d'avec les membres du Doric Club? http://soundcloud.com/deprenyl/anne-lagac-dowson

Philippe Couture

répliques

@Porte-Parole, oui, bien sûr, j'aurais pu aussi vous inclure dans les exemples de théâtre bilingue. Vous le faites depuis 2000. Ce qui est somme toute récent. Je peux encore parler de "premières expériences du genre". 

@l'autre commentateur: évidemment, je l'ai dit dans mon texte, il faut défendre le français. Dans ma vie quotidienne, et j'habite un quartier très anglo, j'en fais un combat de tous les instants. La réflexion ici est de nature artistique: le théâtre n'est-il pas un lieu privilégié où refléter la cohabitation des deux langues, et les frictions qui viennent avec? Ou d'y réfléchir?

Clément Thirion

vision depuis la belgique

bonjour,

je suis belge, je vis à bruxelles.

il est intéressant pour moi de lire cet article et les commentaires qui vont avec.

ici en belgique, le nombre de francophones est minoritaire dans le pays. c'est de l'ordre de 55% / 40 % avec en plus 5% de germanophones.

à bruxelles, la situation est particulière. située en territoire flamand, la capitale est francophone à 80% ou plus. il paraît que "les flamands" achètent de plus en plus de bâtiments à bruxelles pour ainsi "coloniser" le territoire et faire de bruxelles, à terme, une ville flamande en territoire flamand.

au niveau national, la fable est différente. les flamands, majoritaires et plus riches que leurs voisins francophones, se sentent menacés par les francophones, fainéants et au chômage, qui pompent leur argent. les flamands veulent arrêter les transferts d'argent entre les régions, pour ne pas payer pour une wallonie désastreuse.

les flamands en veulent aux belges francophones qui ne parlent pas flamand. les francophones trouvent leur langue trop compliquée mais se sentent quand-même coupables.

je résume très très fortement, évidemment. et comme pour tout résumé, il est dangereux de perdre les nuances.

mais je trouve intéressant de constater les mécanismes à l'oeuvre dans ces conflits. le protectionnisme soudain d'une minorité lorsqu'elle se trouve en majorité sur un territoire... les fables et lieux communs largement répandus (je pense à la logique des %. ils sont 5% mais reçoivent plus que 5% du budget...) et, malgré tout, ce retour au bon vieux manichéisme où l'on joue rarement le rôle du méchant. les intentions qu'on prête à tout un peuple: "ces flamands qui veulent garder leur argent", "ces anglos qui se croient les maîtres du monde"...

au-delà de ce constat, je me risque à penser qu'il serait peut-être temps de voir les choses autrement. de dépasser la démagogie des chiffres (où on omet souvent d'autres données qui collent moins avec ce qu'on veut propager comme idée), de prendre du recul et de voir les choses à un niveau global.

qu'est-ce que représentent les combats identitaires aujourd'hui, et à quoi/à qui sont-ils destinés? est-ce que le jeu en vaut vraiment la chandelle?

si oui, comment dépasser les logiques à l'oeuvre depuis des siècles et qui n'ont manifestement pas été efficaces? la question est d'ailleurs: pourquoi s'évertue-t-on à encore utiliser ces logiques de pensée alors qu'elles ont été et seront désastreuses? et pour combien de temps encore?

Richard Ducharme

Bilinguisme des années 80-90

J'ai vu des spectacles bilingues sur nos scènes montréalaises dans les années 80, 90 et encore maintenant... Ces pièces étaient de factures traditionnelles, paternalistes et artistiquement décevantes sauf, une pièce dirigée par Marianne Akerman du Théâtre 1774 qui relatait la présentation d'une pièce de Molière par des anglophone après la conquête.

Les commentaires qui précèdent nous viennent de ceux qui parle sans avoir vu! Leur raisonnement s'apparente è celui de ceux qui pensent que les charges positives dans les nuages, joignent les charges négatives pour former un éclair.

Ils mettent une intention à tout!

Je leur dis "allez voir" puis commentez artistiquement une oeuvre artistique. Ça se fait même en présentant un point de vue politique.

Richard Ducharme

Tamar Tembeck

l'histoire du théâtre bilingue à Montréal

Bonjour,

Votre inclusion du commentaire "sauf erreur" dans votre texte me laisse croire que vous seriez intéressé à recevoir plus d'information sur l'histoire du bilinguisme dans le théâtre montréalais. Permettez-moi de vous fournir de l'information sur une pièce qui, à ma connaissance, a été la première production bilingue sur la scène montréalaise.

Mon père, Robert Tembeck, décédé en 1976, était dramaturge, metteur en scène, prof de théâtre à l'Université McGill, et directeur de la troupe Theatre 1. Son esthétique était fortement inspirée d'Antonin Artaud, sur qui il avait rédigé sa thèse de doctorat.
En 1968, il a reçu le prix du meilleur metteur en scène au Dominion Drama Festival pour sa pièce We Are Not Yet Born. L'année suivante, en 1969, il a écrit Survivors / Survivants, pièce bilingue qui a été finaliste au Dominion Drama Festival de 1970 (je ne sais plus si elle a reçu un prix, mais c'était la seule pièce qui représentait le Canada français cette année-là). Survivors/Survivants a également reçu des prix régionaux pour meilleur auteur et meilleure pièce canadienne.

J'ai pu retrouver des extraits de presse traitant de son travail; j'en ai bien sûr bien d'autres dans les archives.

Voici les liens, si cela peut vous intéresser:

http://news.google.com/newspapers?id=EYs0AAAAIBAJ&sjid=fqEFAAAAIBAJ&pg=957%2C442801

http://news.google.com/newspapers?id=f88tAAAAIBAJ&sjid=46AFAAAAIBAJ&pg=5601%2C5459495

D'après ce que j'ai pu comprendre du processus de travail de mon père, le bilinguisme émergea du fait qu'il travaillait avec des comédiens francophones, anglophones, et polyglottes, comme lui. Il est venu au Québec à la fin des années 60. D'origine arménienne, sa famille était en diaspora depuis la fin du 19e siècle. L'apprentissage des langues et des cultures d'adoption font partie de la réalité d'une vie diasporique; l'ouverture à ces cultures, c'est le cadeau inattendu de l'exil.

En espérant que ceci puisse servir à votre recherche.

Bien cordialement,

Tamar Tembeck

Phil Couture

L'initative des francos

Peut-être aurais-je dû préciser que, si des spectacles bilingues ont existé dans le passé, ils semblent être demeurés marginaux et furent souvent l'initiative des Anglos. Or, aujourd'hui, la démarche vient des deux côtés, ce qui me semble tout à fait nouveau. Mais puisque l'histoire du théâtre bilingue à Montréal n'a pas encore été écrite, il est difficile de retracer toutes les productions du passé. Vos précisions historiques sont donc les bienvenues.

Michel_Vaïs

Bilinguisme

Merci à Philippe Couture de soulever ce sujet très sensible et à MM. Tembeck et Ducharme d'apporter des informations historiques. Je me souviens pour ma part avoir participé à des discussions à la radio anglaise de Radio-Canada sur «that new bilingual theatre from Quebec» dans les années 1980, dès l'apparition de spectacles de Carbone 14, de Pigeons International et d'autres groupes de théâtre corporel où l'anglais se répandait autant ou davantage que le français. Ainsi, Marianne Ackerman n'était pas seule, ni la première, à exploiter le bilinguisme sur scène.

Michel Vaïs

dolaine Battisti

le bilinguisme au théâtre

D'abord, Pigeons international ne cause pas sur scène...les comédiens-danseurs sur scène viennent d'horizons multiples, autant de pays maghrébins que d'Allemagne, Suède, Italie, etc.
J'ai constaté que les films présentés par l'ONF dans le cadre Festival du monde de l'animation,(institution tout de même d'obédience francophone) les mois derniers étaient sans sous-titrage français. Et ça, c'est vraiment un comble. On m'a rétorqué que les producteurs japonais, chinois ou américains considéraient que les québécois parlaient tous anglais et que leurs boîtes n'avaient pas à débourser pour des copies où des sous-titrages pouvaient être inclus!
Alors, comprenez bien que lorsqu'on essaie de me vendre la couleuvre du théâtre bilingue à Montréal, je n'en suis nullement une fervente défenderesse...

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Une scène de En français comme en anglais it's easy to criticize / © Maxime Côté
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Une scène de En français comme en anglais it's easy to criticize / © Maxime Côté
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Une scène de En français comme en anglais it's easy to criticize / © Maxime Côté