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Traduire ou ne pas traduire québécois?

16 février 2012

Il y a quelques jours, pour un article à paraître dans Le Devoir, je prenais un café avec le metteur en scène Claude Poissant. Discussion conviviale autour de son projet actuel: la mise en scène de la pièce Après moi le déluge. Au détour de la conversation, qui portait sur les indéniables liens entre la dramaturgie d'Harold Pinter et ce texte de l'auteure catalane Lluisa Culliné, Poissant lancera ce cri du coeur: 

«Ah! Pinter! C'est dommage qu'on ne le monte pas plus souvent au Québec. Personne ne monte Pinter.»

Je suis bien d'accord. Pourquoi donc nos metteurs en scène se montrent-ils si effrayés par l'essentielle oeuvre d'Harold Pinter? Poissant y va d'une explication. «C'est que les détenteurs des droits de ses pièces refusent de nous laisser faire de nouvelles traductions. Il faut se rabattre sur les traductions françaises de l'Arche, qui ne conviennent pas du tout au Québec.»

Le refrain est connu. Yves Desgagnés disait la même chose en 2008 (c’était un peu avant qu’il puisse finalement faire traduire Le Retour par René Gingras pour une production du TNM): «On est pris, disait-il, avec des traductions très franchouillardes, très parisiennes. Ça a beaucoup stoppé l'accès à Pinter ici au Québec. On a des racines anglaises très importantes puisqu'on a été colonisés par les Anglais. De devoir passer par Paris pour y avoir accès, il y a quelque chose de schizophrénique.»

Sur le coup, j'ai acquiescé à ces propos. Cette explication me semblait juste. Et je me disais qu'en effet, il est compréhensible de s'éloigner de Pinter pour cette bonne raison. Mais plus j'y pense, plus je me questionne sur ce parti-pris de chez nous qui consiste à rejeter violemment les traductions françaises et à croire qu'il faut absolument tout traduire en québécois rural (je caricature un peu, mais à peine).

Il est vrai que la langue québécoise (si une telle chose existe) est plus proche de l'âme américaine et qu'elle convient mieux pour traduire les auteurs réalistes états-uniens. Certains auteurs anglais qui utilisent une langue vernaculaire sont bien mieux servis par nos traducteurs québécois que par les Parisiens, qui n'arrivent pas toujours à faire cohabiter différents niveaux de langue et à trouver des équivalents français à cette langue de la rue. Paul Lefebvre le disait récemment au journaliste Alexandre Vigneault, de La Presse: «Le théâtre français a une forte tradition de littérarité, c'est une convention acceptée par le public français. Ici, c'est moins le cas.»

D’accord. Mais Pinter nécessite-t-il vraiment sur nos scènes un traitement radicalement différent de celui que lui réserve la France? Ses personnages viennent souvent de milieux défavorisés, certes. Mais à ma connaissance, même s’ils adoptent un parler relativement populaire, ils n'abusent pas de régionalismes et s'expriment tout de même dans une langue précise, ciselée, trouée et énigmatique, fortement littéraire mais si elle n’est pas fleurie, et dont le traducteur français Eric Kahane a correctement rendu l'esprit. Il y a de l’argot dans le dialogue pintérien, bien sûr. Et cet argot sonne étrange aux oreilles québécoises lorsqu’il est traduit en termes franchouillards. Mais cet argot n’a pas l’importance, il me semble, que veulent lui accorder Poissant et Desgagnés. L’écriture pintérienne n’est pas déterminée par sa dimension argotique. Plus que tout, ses dialogues sont marqués par les silences, les non-dits, par une parole lacunaire et un rythme particulier.

Alors doit-on vraiment s’empêcher de monter Pinter parce que la traduction ne respecte pas l’oralité québécoise? Je ne suis pas certain de trouver que c’est une raison suffisante de s’en priver. Et il m’arrive souvent, bien franchement, de trouver que les traducteurs québécois beurrent un peu trop épais en québécismes. Je suis certain que vous serez nombreux à me dire que je me trompe. Alors discutons-en! 

Pour aller plus loin, consultez sur Érudit le dernier dossier que JEU a consacré au thème de la traduction, dans le numéro 133.

 

Commentaires

Anne-Marie Beaudoin-Bégin

Je ne connais rien au

Je ne connais rien au théâtre, mais je connais beaucoup de choses aux québécismes et à l'attitude des Québécois par rapport à leur langue. Beaucoup de Québécois font de l'insécurité linguistique, c'est-à-dire qu'ils ressentent de l'infériorité par rapport au français parlé en France. Beaucoup de facteurs expliquent cet état de choses, la position des puristes, par exemple, qui tendent à folkloriser le français québécois, lorsqu'ils ne le condamnent pas tout simplement, mais aussi le fait qu'il n'y ait pas d'ouvrage de référence qui rendent vraiment compte de cette variété de langue.

Cela dit, beaucoup de Québécois se sentent inconfortables lorsqu'ils sont en présence d'argot français: les mots n'ont pas la même connotation dans leurs oreilles que dans celles des Français. Mais à cause de l'insécurité linguistique, entre autres, ils n'aiment pas non plus entendre leur français familier, sauf peut-être dans les oeuvres qui lui sont consacrées, comme les pièces de Tremblay, par exemple.

De toute façon, je n'ai jamais vraiment cru à la traduction des oeuvres écrite en registre familier. Ce registre ne se traduit pas, il se réécrit. Et comme il peut sembler bizarre d'entendre un New-Yorkais de Harlem jurer en argot parisien, il sera aussi bizarre de l'entendre sacrer comme un Québécois...

Je crois donc que l'on se trouve dans une impasse dans la situation qui nous intéresse ici: «damn if you do, damn if you don't», dirait-on en anglais. Il y aura des mécontents dans les deux situations, qu'on traduise en argot ou qu'on traduise en français québécois familier...

Bon, c'était mon point de vue de linguiste...

Philippe Blanchard Keb

Français-français

Ayant récemment terminé la traduction de « Burn This » (Lanford Wilson) depuis son newyorkais original pour le marché du Québec, je peux vous assurer que le « québécois » est absolument essentiel pour capturer l’essence même de certains personnages (tel que « Pale »).

La vérité est très simple et ce n’est pas du tout du snobisme : le français du Québec et celui de la France ont depuis très longtemps pris des directions diamétralement opposées – il n’y aura jamais au Québec une réaction viscérale du public à « meufe, » ni même que les français réagiront avec amusement à entendre « pitoune » - (attention : je ne dis pas que ceux-ci sont équivalents; je pensais simplement aux femmes en ce bel après-midi...)

Et je ne m’aventure même pas du côté des argots français nouveaux issus le l’immigration. Ce genre de chose est simplement étranger au Québec.

Il est temps qu’on accepte que nos deux sociétés réagissent socialement et émotionnellement de façon complètement différente face à des mots ou des régionalismes qui n’ont pas du tout la même signification d’un côté ou de l’autre; à la limite, nous parlons deux langues différentes et distinctes (à tout le moins en ce qui concerne la langue parlée).

Pour cette raison, il est tout à fait valable de vouloir entendre une pièce originale anglaise ou allemande ou russe dans « sa » langue – « française » pour le public français, québécois pour le public d’ici. N’en va-t-il pas de même pour les revendications de l’UdA pour la traduction de films américains? Que l’on traduise pour le marché québécois avec des voix québécoises?

Ce qui m’amène à un sujet qui risque d’en froisser plus d’un –

De la même façon que les américains peuvent apprécier les œuvres britanniques et vice-versa (accent et régionalismes y compris), je continue à être perturbé à chaque fois qu’une compagnie québécoise insiste pour qu’une œuvre française du répertoire soit jouée en « français international » - Lorsque Musset a écrit « On ne badine pas avec l’Amour » il entendait dans sa tête, au moment de l’écriture, les sons et sonorités d’un français « classique. » De jouer de telles pièces en français international c’est de violer l’intention même de l’auteur, c’est dépecer la pièce de ses sonorités coulantes et poétiques.

On devrait jouer au Québec les pièces du répertoire français en « français », tout comme les pièces québécoises devraient être jouées en « québécois » lorsqu’elles sont jouées en France. Pour moi, ce qui importe le plus, c’est l’intention de l’auteur.

Sophie Croteau

Du point de vue linguistique,

Du point de vue linguistique, je seconde Anne-Marie. Les Québécois ont un complexe d'infériorité vis-à-vis leur langue (ne pensons seulement qu'à la problématique du dictionnaire du français québécois...), et ne se prêtent que trop rarement au jeu de la traduction.

Pourtant, dans le cas d'une oeuvre théâtrale, la traduction devrait selon moi faire partie de la création. Bien entendu, les droits d'auteur peuvent rendre cette démarche extrêmement difficile, mais je trouve néanmoins étrange qu'on se "contente" souvent de la traduction de France.

Un texte est vivant, et le mettre en scène est déjà y donner un nouveau sens. Le traduire, c'est donc compléter ce transfert. Une traduction n'est jamais objective, et même celle qui nous vient de France est déjà teintée de la réalité du traducteur.

Il ne s'agit pas ici de nécessairement "québéciser" le texte - les sacres québécois n'ont pas toujours leur place dans les dialogues - mais seulement, comme tu dis Philippe, d'y accoler les codes de notre société, et ultimement celle de la création scénique.

Mais bon, qui a le temps aujourd'hui de s'adonner à la traduction? Qui est assez habile pour le faire? Quelques noms - Fanny Britt, Jean-Marc Dalpé, Olivier Choinière, etc. - mais trop peu, encore...

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Le Retour, mise en scène d'Yves Desgagnés, au TNM en 2009
Le Retour, mise en scène d'Yves Desgagnés, au TNM en 2009
Harold Pinter
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Claude Poissant
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Yves Desgagnés
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