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Moi, dans les ruines rouges du siècle : Renaître de ses cendres

Christian Saint-Pierre / 15 janvier 2012

Il faut reconnaître qu'il y a des spectacles qui suscitent de grandes émotions, ou plus exactement des émotions plus complexes que d’ordinaire. Des spectacles qui font vibrer plusieurs cordes à la fois. On se trouve alors sensible aux drames individuels tout autant qu'aux tragédies de l'humanité, au destin d’une famille aussi fortement qu’à celui d'une nation. Cela ne fait pas de doutes, il y a des spectacles qui nous rendent plus humains, ou grâce auxquels on renoue avec notre humanité plus ou moins engourdie.

Parmi ces créations théâtrales qui entrelacent tout naturellement la petite et la grande histoire, relient le Québec et le monde, cristallisent la quête d’un pays en l’enchâssant habilement dans celle d’un homme ou d’une femme, il y a bien entendu celles de Robert Lepage et Wajdi Mouawad, mais aussi celles d’Olivier Kemeid. Son théâtre, d’une relecture de l’Éneide de Virgile à une appropriation des Lettres persanes de Montesquieu, a cette immense qualité de rendre justice au métissage culturel de la société dans laquelle nous vivons. J’oserais dire que Kemeid est emblématique de cet extraordinaire élan que les immigrants et les enfants de l’immigration sont en train de donner au théâtre québécois. Avec Moi, dans les ruines rouges du siècle, le créateur atteint un sommet.

Production des Trois Tristes Tigres, la compagnie de l’auteur-metteur en scène, en résidence au Théâtre d’Aujourd’hui, le spectacle s’inspire de la vie du comédien d’origine ukrainienne Sasha Samar. En puisant dans cette riche matière biographique, Kemeid a donné naissance à une admirable fresque, le tableau vif et nuancé d’une vie truffée de coups durs et de délivrances. On y découvre des êtres à la fois bons et mauvais, un père et une mère cultivant le mensonge, un fils avide de vérité, des personnages remplis de contradictions, des individus dont la société réprime les élans les plus fondamentaux.

Autour de cette famille, il y a des idéaux qui s’effritent, des régimes qui chutent, des rêves qui se fracassent, autant de ruines, nombre de morts. Il y a l’URSS et l’Ukraine, Gagarine et la Lune, le communisme, Lénine, Tchernobyl, Gorbatchev et la Pérestroïka, sans oublier Nadia Comaneci et Guy Lafleur. Si les époques et les icônes se côtoient si naturellement, si tout cela coule de source, c’est beaucoup grâce à la mise en scène. Le comique et le tragique sont exprimés sans surenchère, sans didactisme, avec une douce ironie, avec moins d’engouement pour l’illusionnisme que chez Lepage et moins de pathos que chez Mouawad. Il y a des moments de grande drôlerie et des monologues tragiques d’une beauté sans nom.

Dans son propre rôle, Sasha Samar bouleverse, aussi juste dans la peau de l’enfant candide que dans celle du jeune homme transformé en militaire, aussi nuancé en adolescent avide de célébrité qu’en adulte reprenant courageusement les rênes de son destin. Robert Lalonde traduit fort bien le caractère à la fois aimant et toxique du père, sa tendresse et sa rudesse. Annick Bergeron, égale à elle-même, exprime avec beaucoup de subtilité le déchirement que provoque chez la mère une incommensurable soif de liberté. Endossant de multiples rôles (et costumes), Sophie Cadieux et Geoffrey Gaquère donnent un relief essentiel à la représentation. Leurs apparitions, délectables, agissent comme un vent de folie, détendent l’atmosphère pour mieux relancer le tragique.

Moi, dans les ruines rouges du siècle

Texte et mise en scène : Olivier Kemeid. Une production des Trois Tristes Tigres. Au Théâtre de Quat'Sous du 19 au 26 mai 2015.

© Stéphanie Capistran-Lalonde
© Stéphanie Capistran-Lalonde
© Stéphanie Capistran-Lalonde
© Stéphanie Capistran-Lalonde
© Stéphanie Capistran-Lalonde
© Stéphanie Capistran-Lalonde