Une vraie soirée au théâtre n'est pas satisfaisante si elle n'est pas suivie d'une discussion enflammée, pour confronter les points de vue et décloisonner la pensée. Nos collaborateurs Aurélie Olivier et Philippe Couture en sont convaincus et vous proposent d'épier leurs échanges autour de l'Opéra de Quat'sous, de Brecht, mis en scène par Brigitte Haentjens. Voici une joute critique en bonne et dûe forme, parce que la critique n'est pas toujours un acte solitaire et que la conversation l'enrichit.
Philippe: Chère Aurélie, je crois que toi et moi éprouvions la même excitation à l'idée de voir enfin cette mise en scène de l'Opéra de Quat'sous par Brigitte Haentjens. Elle y planche depuis trois ans, et elle nous a habitués à un travail rigoureux, à des lectures sensibles et originales des textes du répertoire (Woyzeck) ou d'oeuvres contemporaines (les textes de Muller, de Lars Norèn ou de Sarah Kane). Le fait que ce spectacle soit présenté après la décevante production du TNM l'an dernier n'a fait que mousser mon excitation. Pourtant, je ne suis pas le plus grand fan de Brecht et je suis parfois réticent devant l'Opéra de Quat'sous, une oeuvre bâtarde, souvent chaotique, qui mélange les genres avec une grande désinvolture. Elle comporte plusieurs dangers: certaines chansons peuvent tomber dans le pire sentimentalisme si on les prend au pied de la lettre, le discours anti-capitaliste qui y est développé peut sonner très prêchi-prêcha si on ne sait pas lire entre ses lignes et plusieurs scènes réalistes, en-dehors des chansons et des adresses au public, sont répétitives et un brin trop démonstratives. Mais j'avais confiance, avec raison, en Brigitte Haentjens et sa grande capacité d'indigation: elle a très bien su s'approprier la colère qui traverse cette oeuvre et qui fait magnifiquement écho aux colères d'aujourd'hui, alors que le mouvement mondial des indignés crie sa rage d'être à la merci du monde financier. Inutile de redire ici à quel point le discours final de Macheath, qui se demande s'il est plus criminel de voler une banque que d'en fonder une, est en phase avec les préoccupations des jeunes du printemps arabe ou des indignés de Wall Street. Passons vite sur cette évidence. Haentjens, d'ailleurs, ne s'en est pas contentée.
Elle a choisi de transposer l'action dans le Montréal de 1939, à une époque où la ville se remet encore du krach boursier de 1929 et où le fossé entre les riches et les pauvres s'est inévitablement creusé. Ce regard sur l'histoire offre l'occasion de nombreux parallèles avec la situation actuelle, certes, mais il enrichit l'oeuvre en y ajoutant un autre élément trouble: la visite du roi Georges VI, monarque dont la simple présence est synonyme d'assujettissement, mais dont la venue est doublement dérangeante dans le contexte du Québec, alors que ce roi brittannique est loin de représenter une figure d'autorité pour des francophones montréalais qui rêvent déjà, à cette époque, d'être «maîtres chez soi» (Duplessis en fera son mantra dans les années quarante). Une double menace pèse donc sur les pauvres gens mis en scène par Haentjens: celle de l'élite financière qui s'accapare tous les biens et, en quelque sorte, celle de l'assimilation anglaise. Qu'en dis-tu?
Aurélie : Tout d'abord, je dois dire que j'éprouve les mêmes réticences que toi à l'égard de cet Opéra de quat'sous à l'intrigue chaotique et confuse pour ne pas dire sans intérêt, dont les dialogues manquent parfois cruellement de piquant, où les répétitions sont légion, et le propos asséné de manière si explicative que le spectateur se sent pris pour un imbécile. En ce sens, je pense que le travail conjoint de Jean-Marc Dalpé à la traduction et Haentjens à la mise en scène est remarquable. Ils ont réalisé un énorme travail de clarification à la fois de l'intrigue et des enjeux, coupant les répétitions et même les scènes inutiles, et transposant l'oeuvre de manière fort intelligente. Considérant le contexte de l'époque, le fait que la grâce de Mackie soit annoncée par l'émissaire du roi anglais est d'une folle ironie. Haentjens montre d'ailleurs avec humour le rejet de cette figure d'autorité en le faisant entrer sur scène sur un ridicule cheval-d'arçons. Comme à son habitude, Dalpé est allé au-delà d'une simple traduction. Il a rendu possible notre véritable appropriation du texte, en adaptant la langue, les lieux, et même l'humour, tout en conservant l'essence de l'oeuvre, celle-là même que la production du TNM avait totalement dissoute. La noirceur des êtres humains et le pessimisme de Brecht face à une société corrompue, rongée par la soif de pouvoir et d'argent, envahie par le vice et le mensonge, sont extrêmement bien mis en évidence. Comme à son habitude, la metteure en scène a accordé une grande importance au travail des corps, et les protagonistes, se mouvant de manière désarticulée, apparaissent usés, aliénés, ce qui montre avec une évidence qui dépasse les mots les ravages d'un système amoral.
Comme tu le dis, il est impossible de ne pas faire de rapprochement avec le mouvement des indignés, et plus généralement, avec la crise qui secoue le système capitaliste. À cet égard, Brecht, qui dénonce vertement les banques et le système monétaire, apparaît comme un visionnaire. Connaissant les positions de Haentjens sur le sujet -elle se décrit elle-même comme une indignée- on comprend qu'elle ait voulu s'attaquer à ce texte, et je trouve personnellement une grande satisfaction dans le fait que le théâtre soit porteur d'un tel discours politique. La mise en scène de la chanson Servez la soupe avant la morale est particulièrement saisissante, les comédiens traversant la scène en groupe, fixant la salle d'un regard accusateur auquel il est impossible de rester indifférent. Brigitte Haentjens a répété combien elle trouvait vertigineux de mettre en scène un si grand nombre de comédiens (la distribution en compte 19), mais elle n'en est pas moins extrêmement habile pour mettre en espace les déplacements de groupe. Elle en avait déjà fait la preuve dans Woyzeck, et cela se confirme dans l'Opéra. Elle a aussi réussi à assurer une continuité entre le texte et les chansons, notamment par le travail sur les corps.
Philippe: ll y a même en jeu une sorte de marionnettisation des corps, que tu as identifié en la nommant «désarticulation». Plus qu'une désarticulation, j'y vois une illustration de l'emprise du système financier ou du capitalisme sauvage sur ces êtres humains qui perdent ainsi une partie de leur liberté de mouvement et sont forcés de se plier à un moule contraignant. Heureusement, ils sont animés d'un grand désir de se sortir de cet emprisonnement du corps; les acteurs se tiennent donc constamment sur une ligne de tension, entre une certaine raideur imposée et une recherche de souplesse. Le principe est tout simple, mais puisqu'il est exécuté brillamment et avec constance, il est très évocateur du combat mené par ces personnages pour fuir la misère qui les afflige.
La mise en scène met ainsi en évidence les profondes ressemblances entre les deux clans qui s'affrontent dans l'Opéra. Mackie, le roi des bandits, et Peachum, le roi des mendiants, après tout, sont en guerre contre le même ennemi, plus grand qu'eux mais profondément insaisissable, même s'ils préfèrent se faire la guerre et se vautrer dans une incompréhension de l'autre, chacun faisant usage à sa manière de cruauté et de bassesses. Comme dans son Woyzeck (2009), qui était ponctué de puissantes scènes chorales et mettaient en lumière l'aliénation sociale de toute une communauté, Haentjens met davantage l'accent sur des inégalités qui touchent la collectivité entière plutôt que sur les drames individuels de chacun des protagonistes (qui ne sont tout de même pas négligés). Elle propose donc une oeuvre engagée en faveur du retour d'une conscience sociale commune (en cela, elle ne tord pas les bras de Brecht, dont l'oeuvre est souvent proche des principes marxistes).
Or, il y a aussi de la romance dans l'Opéra de Quat'sous. Mais une romance tellement détournée par les petites magouilles des uns et des autres qu'elle ne peut être prise au sérieux. L'amour est un luxe qui n'a pas d'importance quand on doit lutter pour sa survie. La metteure en scène l'a compris et aborde chacune des scènes sentimentales avec une savoureuse distance ironique: il faut voir Sébastien Ricard (Mackie) et Eve Gadouas (Polly Peachum) se chanter la pomme en caricaturant pompeusement les codes de la romance bon marché et des comédies musicales à l'eau-de-rose. La distanciation, telle que l'envisageait Brecht, n'a peut-être plus tellement de sens en 2011, alors que la scène théâtrale a déjà tout essayé pour s'éloigner des traditions du jeu naturaliste. Mais l'ironie, une attitude qui correspond parfaitement à notre époque cynique et désabusée, a encore un fort pouvoir critique et trouve une place de choix sur une scène de théâtre. Haentjens ne s'en prive surtout pas. C'est l'une de ses meilleures trouvailles. Je dirais aussi que les chansons, de manière générale, évitent la surenchère et le clinquant et correspondent à la petite révolte que Brecht entretenait contre une certaine conception de l'opéra comme oeuvre d'art totale (la fameuse Gesamkunstwerk de Wagner): la musique est rugueuse et discontinue, même si elle garde de charmants airs jazz qui évoquent très bien l'époque où Montréal était une vraie ville jazz. Moi qui ne suis pas fan de théâtre musical, j'ai été conquis. Et toi?
Aurélie: Je ne suis moi non plus pas particulièrement fan de théâtre musical, mais j'aime énormément Kurt Weill, et j'ai toujours grand plaisir à entendre ses mélodies (ici remaniées par Bernard Falaise, qui a accentué la batterie et introduit des sons distordus). À plusieurs reprises, les chansons jettent un nouvel éclairage sur les personnages, révèlent une facette de leur personnalité qui était moins apparente. Je dois dire que j'ai particulièrement apprécié la prestation de Kathleen Fortin, qui, côté vocal, se démarque très nettement des autres comédiens -son talent dans ce domaine a d'ailleurs maintes fois été démontré, que ce soit dans YEL, Dans les charbons, ou Belles-Soeurs. Sa Mme Peachum, vulgaire et terre à terre, tout en essayant de se donner de grands airs, est truculente. Son époux, le roi des mendiants, est incarné avec brio par Jacques Girard. Tu parlais d'ironie tout à l'heure, et je trouve que tous les deux s'en donnent à coeur joie, mais toujours avec justesse. Il est vrai que l'ironie est omniprésente dans cette mise en scène, et qu'elle nous permet de ne pas prendre trop au pied de la lettre le discours des personnages qui, tout en étant victime du système, en sont toutefois parti prenante et en tirent avantage.
Heureusement, Haentjens a utilisé cet outil avec modération, et c'est ce qui le rend si efficace, évitant au discours de devenir moralisateur. J'ai été moins convaincue par l'interprétation d'Eve Gadouas qui, si elle proposait une Polly moins lisse que celle d'Émilie Bibeau au TNM, manquait tout de même un peu de gouaille à mon goût. Quant à Sébastien Ricard, il incarnait un Mackie tout en nuances, mais somme toute peu inquiétant.
Philippe: Tant qu'à moi, il y a là une distribution haut de gamme. On aurait pu aussi dire un mot de l'imposante scénographie d'Annick La Bissonnière, un espace architecturé, proche des scènes à l'oblique d'Adolphe Appia, qui place les corps en déséquilibre et les fragilise, en quelque sorte. Ce qui m'apparaît tout à fait cohérent. N'est-ce pas? Mais je vois bien que nous sommes d'accord pour affirmer que ce spectacle est tout à fait remarquable. Cohérent, rigoureux, proposant une lecture claire d'une oeuvre profondément rebelle. C'est à mettre dans la colonne des bons coups.
Aurélie: Assurément!
À lire aussi: les dialogues critiques de Philippe Couture et Aurélie Olivier lors du Festival TransAmériques 2010, sur paratheatre.com
Commentaires
Superproduction réussie
J'ai enfin vu cet «Opéra de quat'sous» de Brigitte Haentjens et je suis bien d'accord avec les remarques et les éloges de Philippe et d'Aurélie. Je dois dire que j'y allais un peu à reculons, ayant été très frustré par son «Woyzeck» dont les chansonnettes du terroir m'avaient crispé. Mais bon. À cause de l'adaptation de Dalpé, et encouragé par mes collègues, j'ai décidé de retourner à l'Usine C pour ce nouveau bateau de Haentjens, après son solo de «la Nuit juste avant les forêts». C'est une mise en scène bourrée de qualités dont il serait bon d'analyser en détails la théâtralité. Texte à la fois fidèle et inventif, musique et voix puissantes et justes, magnifique occupation de l'espace, gestuelle expressive, mouvements de groupe bien maîtrisés, jeu par-dessus la jambe où les références à l'actualité, plutôt que d'alourdir le propos, allègent l'atmosphère de manière réjouissante, plaisir communicatif des comédiens, etc. Bien sûr, j'ai eu l'impression d'une parenté évidente sur le plan stylistique entre cette mise en scène et celle du «Woyzeck» qui m'avait horripilé. Mais maintenant, j'estime que «Woyzeck» a constitué pour Haentjens un marchepied pour que se déploie la théâtralité de «l'Opéra». Et Marc Béland, dont la prestation m'avait paru si poussive et laborieuse en Woyzeck, frappe juste cette fois dans sa composition d'un Tiger Brown au port balourd et aux propos salaces.
Mais ce qui m'a le plus frappé, c'est que la petite compagnie Sibyllines, tenue à bout de bras contre vents et marées par Brigitte Haentjens, parvienne à produire une telle production. Car il faut bien dire que c'est le genre de spectacle qui enorgueillirait une compagnie bien établie, comme le TNM ou le Trident. J'ai compris en lisant dans le programme que, pour ce spectacle, Sibyllines était devenue une société «à but lucratif», ce qui lui a permis de toucher des subventions de la SODEC. Naturellement, mettre plus de 25 personnes sur une scène ne peut devenir rentable qu'en jouant beaucoup plus longtemps. Sans cela, chaque représentation creuse le déficit, malgré le prix élevé des places. Chapeau à la présidente-directrice générale et artistique de la compagnie d'avoir trouvé le moyen d'utiliser le système pour rendre possible une telle folie. On ne peut que souhaiter qu'au CNA, dès l'an prochain, elle trouve plus facilement les moyens de réaliser de telles ambitions. Une bonne raison pour courir à Ottawa l'an prochain!
Mise au point
Je tiens à apporter des précisions au sujet de la forme juridique de Sibyllines. Car contrairement à ce que laissent entendre les propos de M. Vaïs ci-haut, Sibyllines n’est pas «devenue une «société à but lucratif»».
La compagnie Sibyllines reste et sera toujours un organisme sans but lucratif.
Pour les fins de production de L’Opéra de quat’sous, étant donné l’envergure exceptionnelle du spectacle pour une compagnie à budget modeste comme Sibyllines («tenue à bout de bras» comme le dit M. Vaïs), Brigitte Haentjens a créé une nouvelle compagnie, à but lucratif, celle-là. La forme juridique de Productions Sibyllines lui permet d’accéder au Crédit d’impôt remboursable pour la production de spectacles à la SODEC. Il va sans dire que sans la mise sur pied de Productions Sibyllines, L’Opéra de quat’sous n’aurait pu être créé dans sa forme actuelle.
Robert Gagné
Directeur administratif
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dit :Merci Stephane pour ce cnielmmpot.Le billet que je viens de lire et de commenter chez vous, rapproche a l'Afghanistan justement, me donne des idees? juste le temps d'y reflechir et de l'ecrire !a bientot.
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Syfer92 dit :ps : je pense que tu devrais aussi faire une video sur l'utilisation et l'utilite de la dragonne .. pas mal de personnes seraient interessees. Lotfi
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