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Le Dindon: renflouer les coffres

Philippe Couture / 24 janvier 2012

Qu'on se le dise: ce Dindon est un divertissement de qualité. Mais voilà, au risque de me répéter, je redirai qu'il est de notre devoir d'exiger davantage de la part du TNM. Soit, cette production est servie par une distribution hors pair. Elle fait honneur à Feydeau, ne le trahissant ni ne le réduisant pas, et elle met en oeuvre sa mécanique comique avec la précision voulue, déclenchant comme il se doit les éclats de rire (malgré une trop grande précipitation et un certain manque de dosage). Elle ne fait cependant rien de plus. C'est une machine commerciale bien huilée, destinée à attirer les foules et renflouer les coffres. Un véritable théâtre privé aurait toutes les raisons du monde de mettre à l'affiche un canon pareil. Mais le TNM, qui entend proposer des «relectures inspirées, ancrées dans la réalité d’aujourd’hui», ne remplit pas sa mission avec cette mise en scène sans suprises et sans grandes idées. Certes, c'est un théâtre semi-privé, comme tous les autres, et c'est bien là le problème, mais rien ne justifie qu'on y voit des productions se contentant simplement de copier les codes du boulevard.

Il est possible de réinventer Feydeau, malgré la rigidité de la forme comique et la nécessité de respecter le rythme horloger de ses intrigues. On peut, à tout le moins, mettre l'accent sur l'un ou l'autre des travers humains qu'il dépeint, histoire d'éclairer les quiproquos d'une lumière particulière et d'approfondir un quelconque regard critique sur l'humanité. En France, le metteur en scène Philippe Adrien a ainsi monté un Dindon louangé par la critique parce qu'il écorchait durement une société dominée par les plus viles pulsions et parce qu'il proposait plusieurs scène oniriques, voire cauchemardesques. Bref, rien à voir avec le réalisme d'usage. Même sans psychologie (car Feydeau n'en use guère), les vaudevilles demeurent des études de l'humanité. Alain Françon, qui s'y est frotté plusieurs fois, a souvent privilégié des scénographies dépouillées, loin des décors hyperréalistes et des jeux de portes, pour montrer le mouvement général des pièces et mettre en évidence les interrelations et les jeux de pouvoir entre les personnages.

En somme, il y a de quoi faire. Or, Normand Chouinard a beau raconter en entrevue qu'il a vu des parallèles entre les personnages misogynes du Dindon et l'affaire DSK, sa mise en scène ne s'y aventure pas. Même pas à petits pas. Discours promotionnel vide.

L'autre fausse bonne idée est d'utiliser un procédé de théâtre dans le théâtre pour inclure artificiellement à la pièce un discours critique sur l'insidieuse pression dont sont victimes les théâtres québécois, de plus en plus forcés à prouver leur rentabilité, à séduire les gens d'affaires et à faire de la promo spectaculaire, parfois au détriment de la qualité artistique. Ainsi, avant que ne débute le vaudeville, on rencontre un directeur de troupe qui informe ses acteurs que le propriétaire des chocolats Meunier, un éventuel commanditaire, est dans la salle, et qu'il ne faudrait pas se gêner pour faire un peu de placement de produit entre deux répliques. Je n'ai rien contre cette dénonciation de l'infiltration du commerce dans un art qui lui est étranger (cela correspond parfaitement à ma propre pensée sur le sujet), mais Feydeau ne raconte rien de tel dans Le Dindon. Essayer de greffer ce discours à cette partition me semble parfaitement incongru et profondément superficiel. Evidemment, en cours de spectacle, les allusions peu subtiles aux plaisirs du chocolat déclenchent chaque fois l'hilarité générale. Mais il n'y a là que cabotinage.

Autrement, Chouinard dirige ses acteurs vers un jeu à l'avenant et hyper-franchouillard, à la limite de la caricature. Le choix se défend bien: il n'y a pas plus français que Feydeau, et la distance qui nous sépare de la France nous permet de s'en amuser un peu. Les acteurs se débrouillent tous honorablement dans ce registre, et il y a là une distribution que nous savions déjà fort-à-l'aise dans la comédie. Rémi Girard, Alain Zouvi et Carl Béchard, notamment, en sont des virtuoses reconnus. Cela dit, ils n'évitent pas à certains moments le piège de l'agitation, créant une surenchère verbale et physique qui néglige certaines répliques et certains jeux de scène qui auraient peut-être nécessité moins de précipitation pour faire leur effet. Un beau travail de groupe, toutefois.

Le Dindon
De Georges Feydeau
Mise en scène par Normand Chouinard
Au Théâtre du Nouveau Monde jusqu'au 11 février 2012 

 

Commentaires

Christian Saint-Pierre

Dindon

En 2004, dans le journal Voir, j'écrivais: "Endosser Feydeau à notre époque n’est pas une chose aisée. Il faut emprunter d’autres avenues que la caricature et éviter le cabotinage. En somme, trouver de véritables motivations à une dramaturgie souvent considérée comme limitée. Malheureusement, la mise en scène de Chouinard ne parvient pas à ce degré de réflexion. Sans d’autres préoccupations que de susciter le rire par les moyens les plus éculés, ce spectacle transforme l’endroit en un hôtel bien peu recommandable." L'histoire se répète! (la référence: http://voir.ca/scene/2004/04/08/lhotel-du-libre-echange-residence-second...)

Michel_Vaïs

Le Dindon

Pour ceux qui voudraient comparer ce Dindon avec d'autres volatiles, je vous rappelle mon article «Le Match des deux dindons» parus dans JEU 69 en décembre 1993. Cela dit, j'ai hâte de voir celui du TNM...

Sarah Marceau T.

Les dindons

Petit ajout à la critique édifiante de Philippe Couture.
Ce Dindon, production déjà semi-privée, flirte avec, au delà du privé, l'intimité; je déteste le TNM lorsqu'il autorise ce genre d'onanisme collectif et semi-restrictif/«privé»; un reflet trop impeccable de la bourgeoisie, aujourd'hui semi-retraitée, qui quant à elle s'y mire, parce qu'elle est le public, parce qu'elle est la scène, et en rit.
On investit à outrance les sous bien trop précieux dans un décor trop classique et chargé, là où la brochette d'artistes - hormis celle des petits rôles, campés par des petits déjà grands - est certes impeccable en apparence, mais dénonce haut et fort les âges, et célèbre son succès scénique, commune avec celle du public... Vive le baby boom! Je sais que c'est surfait, cette réplique, qu'elle offense, qu'elle énerve, mais en voilà une preuve bien palpable.
Les chocolats Menier, que bagatelle, ici.
Mais, oh combien, la scène de théâtre la plus médiatisée de Montréal a besoin de sang neuf! Ha!Ha!, continue!
Or, c'est l'envers qui fut, et ce pour un renouveau artistique raté..
Juste comme ça, Linda Sorgini, qui joue la belle courtisée, n'est certainement pas à l'aube de ses 45 ans. C'est plus rigolo? Sais pas.. J'en déduis qu'on s'est gargarisés, ou consolés, d'une brochette à appâts bien trop gras pour des rires gras, de bedaines grasses, dans un décor gras, sans plus.. Le seul argument... Ah oui! À l'époque, on avait l'air plus vieux, plus tôt...

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Linda Sorgini, Roger LaRue et Rémi Girard / © Yves Renaud
Linda Sorgini, Roger LaRue et Rémi Girard / © Yves Renaud
Alain Zouvi et Linda Sorgini / © Yves Renaud
Alain Zouvi et Linda Sorgini / © Yves Renaud
Le Dindon / © Yves Renaud
Le Dindon / © Yves Renaud