Infolettre :

Facebook Twitter

Orphelins: puissante déflagration

Philippe Couture / 16 janvier 2012

Permettez que je commence cette critique en soulignant la grande cohérence de la direction artistique de La Licorne.

Denis Bernard et Jean-Denis Leduc, têtes pensantes de La Manufacture, ont fait le choix clair et stimulant d'approfondir sur plusieurs années les dramaturgies anglaises contemporaines et de s'intéresser aux auteurs anglo-saxons et québécois s'inscrivant dans le sillon de ce percutant théâtre in-yer-face ou dit de «réalisme social», selon les cas. Ils s'y mettent à plusieurs: Denis Bernard lui-même s'y frotte, mais il sollicite également les metteurs en scène Maxime Denommée et Sylvain Bélanger. Leur obstination porte fruits: ils deviennent petit à petit des maîtres du genre. Ils réussissent de mieux en mieux à labourer ces écritures réalistes et vertigineuses, qu'ils agitent puissamment et dont ils arrivent magnifiquement à dessiner les contours et les profondeurs, jusqu'à en faire surgir de formidables ébranlements et de riches méditations. Rares sont les théâtres établis de Montréal qui persévèrent si longuement dans une même route. La plupart choisisssent de s'éparpiller un peu plus, dans l'espoir d'attrapper plus de fidèles au passage. Or,  à La Licorne, on voit bien qu'à défaut de bénéficier d'un long temps de création pour chaque production, il vaut la peine de s'acharner sur un courant dramaturgique pendant quelques années. De là surgit une rigueur et une profondeur trop souvent absentes de nos scènes.

Orphelins, de Dennis Kelly, à cause de la traduction alerte de Fanny Britt et de la mise en scène hyper-tendue de Maxime Denommée, en est une preuve. Après Tête Première (Mark O'Rowe) et Après la fin (Dennis Kelly), Maxime Denommée montre avec Orphelins qu'il sait de mieux en mieux manier cette dramaturgie explosive, qui dissèque à merveille les mécanismes de la violence et de la peur tout en décortiquant les jeux de pouvoir dans les interactions humaines.

Le spectacle laisse tout simplement pantois. Une puissante déflagration, qui agit à tous les niveaux. Narrativité captivante, émotions fortes, déchirements moraux et réflexions sociologiques s'entrelacent et se percutent sans relâche dans cette pièce jouée à un rythme fou, dont nul ne saurait ni ne voudrait calmer l'ardeur. Pourtant, Denommée ne fait rien de plus que se mettre à l'écoute du texte: sa mise en scène n'est ni inventive ni très personnelle. Mais il dirige ses acteurs d'une main ferme et fait éclater chaque mot et chaque situation en de foudroyants éclairs. Faut dire qu'il a réuni une distribution choc. Evelyne Rompré et Steve Laplante manient très agilement le verbe, mais Etienne Pilon se montre encore une fois prodigieux. Voilà un redoutable acteur, aussi preste avec les mots que physiquement alerte. L'intensité et les nuances de son interprétation rendent à merveille l'insécurité et l'hypersensibilité de son personnage et il navigue dans les émotions extrêmes avec une authenticité désarmante, sans jamais sombrer dans le pathos ou la démonstration.

Trève de dithyrambe. L'essentiel se trouve ailleurs. Dans cette pièce où Dennis Kelly aborde le thème de la peur de l'autre (plus précisément celle du musulman - cible préférée du racisme d'aujourd'hui), le drame se décline sur plusieurs fronts et n'en est que plus riche, dévoilant par petites touches un ensemble de comportements contradictoires devant l'étranger et la différence.

Ça se passe d'abord dans la cellule familiale. Liam, névrosé, violent, mais insécure et fragile, débarque chez sa soeur Helen en plein milieu du repas qu'elle partage avec son amoureux. Il est ensanglanté, visiblement en état de choc, et raconte qu'il vient de porter secours à un jeune homme arabe, poignardé à répétition.

Dans la cellule familiale, l'Autre, c'est Liam. Si sa soeur semble prête à tout pour le protéger quand soudain il dévoile sa responsabilité dans l'histoire du jeune homme poignardé, elle se montre graduellement plus distante, peut-être moins habilitée qu'elle le croit à accepter ce frère à la personnalité hors-norme, dont elle s'est patiemment occupée depuis la mort de leurs parents. Il en est de même pour Danny, le copain d'Helen, qui tente de cacher le ressentiment éprouvé à l'endroit des jeunes Arabes l'ayant récemment attaqué dans le métro, mais qui vit surtout une remise en question de ses valeurs lors de cette éprouvante soirée. C'est pareil pour Liam, dont le rapport à l'autre est confus mais teinté d'une xénophobie qu'il n'arrive pas à s'avouer, malgré une authentique candeur et un caractère tendre.

Les rapports familiaux tendus et le rapport trouble avec une société multiethnique se croisent ainsi constamment, ancrant le drame aussi fortement dans l'intime que dans le social. C'est brillant. Et, tel qu'il se déploie dans ces multiples entrelacements, l'enjeu de l'ethnophobie n'est jamais simplifié, toujours abordé dans toute sa complexité. 

Qui plus est, empruntant la forme du thriller psychologique, l'auteur s'amuse à brouiller les pistes et à emmêler les fils narratifs, tissant une toile de mensonges à décrypter. La formule est certes prévisible, mais captivante.

 

Orphelins

Texte de Dennis Kelly, traduction Fanny Britt, mise en scène par Maxime Denommée
Une production de La Manufacture, présentée à La Licorne jusqu'au 18 février

Commentaires

Michel_Vaïs

Marre de ce genre de réalisme social!

Je ne partage pas du tout l'enthousiasme de Philippe Couture. J'ai trouvé "Orphelins" aussi invraisemblable qu'insupportable! Quant à la fidélité de la Manufacture à tout ce théâtre "in-yer-face", j'ai hâte qu'elle en sorte. Je n'ai pas cru une minute à ce faux sang qu'exhibait Liam en arrivant, ni à ses explications, ni à son jeu. Et qu'on ne vienne pas me dire que cette pièce frappe dans le mille de l'actualité avec la mort récente d'un itinérant sous les balles d'un policier! Ce genre de mise en contexte pour toucher le grand public est bon pour une compagnie "d'émotion et d'identification" comme Duceppe. La Licorne se "duceppise" de plus en plus, après avoir repris plusieurs de ses pièces au Rideau Vert. Ce qui désormais la distingue de ces deux institutions, c'est simplement la dimension de sa salle plutôt qu'une direction forte et originale, sur le plan esthétique autant que dramaturgique.

Publier un nouveau commentaire

Le contenu de ce champ sera maintenu privé et ne sera pas affiché publiquement.
CAPTCHA
Cette question permet de s'assurer que vous êtes un utilisateur humain et non un logiciel automatisé de pollupostage.
CAPTCHA visuel
Entrez les caractères (sans espace) affichés dans l'image.
Steve Laplante (Danny) et Évelyne Rompré (Helenn) / © Suzanne O'Neil
Steve Laplante (Danny) et Évelyne Rompré (Helenn) / © Suzanne O'Neil
Evelyne Rompré (Helenn), Etienne Pilon (Liam) et Steve Laplante (Danny) / © Suzanne O'Neil
Evelyne Rompré (Helenn), Etienne Pilon (Liam) et Steve Laplante (Danny) / © Suzanne O'Neil
Evelyne Rompré (Helenn) et Etienne Pilon (Liam)  / © Suzanne O'Neil
Evelyne Rompré (Helenn) et Etienne Pilon (Liam) / © Suzanne O'Neil