AU SOMMAIRE

Le public qui échappe…
Paradoxe : alors que le bien-fondé de la création théâtrale destinée aux adolescents est remis en question de toute part, ceux et celles qui s’y consacrent se faisant de plus en plus rares, voilà que des théâtres institutionnels inscrivent à leur programmation régulière de grands crus du théâtre pour ados: Assoiffés et Au moment de sa disparition du Théâtre le Clou seront à l’affiche, respectivement, du Théâtre d’Aujourd’hui à Montréal et du Théâtre français du Centre national des Arts à Ottawa, et Si tu veux être mon amie de la compagnie les Nuages en pantalon montera sur la scène du Périscope, à Québec. Se pourrait-il qu’on s’intéresse à ce théâtre, qui a tout de même une histoire de quelques décennies dont vous lirez le survol signé Hélène Beauchamp dans ces pages, juste au moment où il menace de disparaître?

 Ce n’est pas d’hier qu’on convoite ce public qui échappe à toute tentative de définition réductrice comme à toute velléité de le tenir captif. S’il est une chose que nous avons comprise en élaborant ce dossier sur «Le théâtre et les adolescents», c’est bien qu’il n’y a pas un mais des publics ados, qui se subdivisent en autant d’entités différentes, individus de tous horizons et de bagages culturels hétéroclites. Que l’âge, établi entre 12 et 17 ans, les réunisse, c’est aussi une chose assez aléatoire : on n’a pas les mêmes intérêts, ni vécu les mêmes expériences à 12, 15 ou 17 ans. En Europe francophone, où l’on tente d’éviter la catégorisation à outrance, on annonce : «Représentation tout public (à partir de…)». Nul doute que « à partir de 10 ans » ne saurait concerner les 12 à 17 ans! Des programmateurs subtils ont imaginé la formule «De 7 à 77 ans», mais, si c’est bon pour les bébés et les petits vieux, est-ce que ça peut vraiment captiver un grand de 16 ans?

 L’idée de consacrer un dossier de Jeu au théâtre pour ados et, plus largement, à la relation qu’entretiennent les adolescents avec les arts de la scène nous a été suggérée par Hélène Beauchamp, collaboratrice privilégiée qui y a vu une bonne occasion de faire le point sur le sujet puisque la Rencontre Théâtre Ados (RTA), dont elle raconte aussi la belle histoire ici, en sera à sa dixième édition en mai 2009. Signe des temps, le festival les Coups de théâtre, qui a toujours fait une large place à la création pour ados, connaît aussi sa dixième édition en novembre, et quelques organismes voués à l’écriture et à la création théâtrale, Maison Théâtre et CEAD en tête, ont choisi d’y convoquer de nombreux intervenants pour discuter théâtre et ados lors du colloque international Paroles croisées.

De création et de diffusion
S’ils sont peu nombreux à s’y consacrer encore, les artisans du théâtre de création s’adressant aux adolescents ont en commun une foi inébranlable en la pertinence de leur travail et un amour indéfectible pour les jeunes. En témoignent les textes du metteur en scène Benoît Vermeulen sur son expérience au sein du Théâtre le Clou, de l’auteur Sébastien Harrisson qui vient de prendre la direction artistique du Théâtre Bluff et de Joël Beddows, à qui dix ans à la barre du Théâtre la Catapulte ont inspiré une réflexion sur la problématique de la diffusion du théâtre de création pour ados. Les auteurs Louis-Dominique Lavigne et Herménégilde Chiasson, qui ont tous deux écrit pour ce public particulier, ont échangé par courriel leurs réflexions sur leur pratique et sur les enjeux actuels d’un genre théâtral qui n’en est pas un. Quant à Geneviève Billette, qui agit depuis plusieurs années comme auteure-tutrice pour le concours et les spectacles de contes les Zurbains, elle s’est entretenue avec Étienne Bourdages. Voulant ouvrir le débat sur le rôle et la place de l’ado au théâtre, ce dernier se lance plus loin dans une réflexion corsée sur l’adolescent comme personnage et comme spectateur ou «consommateu » de théâtre.

 Ces questions trouvent écho dans le texte d’Émile Lansman, éditeur belge engagé dans la mise sur pied de Paroles croisées, qui fait le point sur l’évolution des débats, en Europe, autour du théâtre de création en direction des adolescents. L’accès de ce public au théâtre, qu’il soit conçu spécifiquement pour la jeunesse ou qu’il s’agisse d’œuvres du répertoire qu’on souhaite captivantes à ses yeux, implique de nombreuses contraintes et difficultés. Pour mieux en cerner les enjeux et en dresser l’état des lieux, Hélène Beauchamp et moi-même avons interrogé quelques diffuseurs pluridisciplinaires ou spécialisés en théâtre. Notre collaboratrice Alexe-Sandra Daigneault a pour sa part assisté à la plus récente édition du Festival international de théâtre du Suroît qui accueille chaque année à Valleyfield des jeunes du secondaire, ainsi que des collégiens et des universitaires d’ici et d’ailleurs unis par leur passion des planches.

 Cette passion est palpable chez ceux et celles qui choisissent contre toute attente de faire et de voir du théâtre, comme les élèves réunis par Michel Vaïs en avril dernier pour la 53e Entrée libre de Jeu sur le thème «Le théâtre pour ados : à quoi ça sert?». Monique Hamel, enseignante et chercheure, fait une incursion en milieu scolaire pour nous parler de distribution, de création et de construction de personnages dans le contexte de cours d’art dramatique au secondaire. Jessica Ravacley constate la passion des ados accros de l’improvisation. Notre collaboratrice en danse, Katya Montaignac, pose de nombreuses et pertinentes questions dans son article sur la création de spectacles de danse pour les adolescents. Enfin, Françoise Boudreault et Christiane Bonneau tournent leurs regards vers le cirque, l’une dans un texte sur les exigences particulières de formation à l’École nationale de cirque et l’autre en s’intéressant aux initiatives de cirque social où l’on réussit à faire raccrocher des jeunes en leur donnant confiance et espoir en l’avenir.

Aussi dans ce numéro
Par ailleurs, parce que nous avons de la suite dans les idées, deux spectacles destinés au public adolescent font l’objet dans ce numéro de comptes rendus critiques, parmi d’autres, tant en danse qu’en théâtre. Lise Gagnon livre un entretien avec le metteur en scène Kristian Frédric, dont nous publions un extrait du livre À feu et à sang ou le Désir brûlant. Sylvain Schryburt et Ludovic Fouquet commentent, respectivement, le Festival Zones Théâtrales, à Ottawa, et le Festival d’automne 2007, à Paris. Pierre Audet relate le passage, de 1972 à 1980, de Muriel Gold à la direction artistique du Saidye Bronfman Centre Theater. Quant à Michel Vaïs, notre rédacteur en chef, il est fier, et nous avec lui, du lancement attendu du premier Dictionnaire des artistes du théâtre québécois, qui, outre l’éditorial, lui a inspiré une grille de mots croisés! À vos plumes, et bonne lecture.

Raymond Bertin