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LANCER DES PONTS

Quels sont les visages actuels du théâtre franco-canadien? Qui sont les praticiens et les praticiennes qui façonnent aujourd’hui le théâtre francophone au Canada (hors Québec)? Quels rêves poursuivent-ils? Que brûlent-ils de nous dire?

Afin de susciter échanges, rencontres et découvertes, Jeu a choisi de consacrer ici un espace aux compagnies théâtrales franco-canadiennes. Réunissant critiques, témoignages d’artistes, entretiens et réflexions sur des enjeux liés ou non à la francophonie canadienne, la section, qui sera le plus souvent nourrie par les créateurs eux-mêmes, permettra de créer des ponts, de tisser des liens, de faire œuvre de transmission. Les lecteurs sont d’ailleurs invités à contribuer à la vitalité de cet espace en participant à la discussion.

 

Théâtres francophones du Canada

De la nécessité de continuer à subventionner adéquatement le théâtre

Nous reproduisons ici une réflexion d'Alain Jean, directeur de l'Association des théâtres francophones du Canada (ATFC), qui fut d'abord publiée dans le dernier bulletin de cette association.

Une fois, dans un village, une personne est arrivée avec une petite valise; les habitants du village n'ont jamais su exactement si c'était un homme ou une femme. L'étranger a rassemblé tout le monde sur une place publique, s'est placé devant eux, ses semblables, a posé sa petite valise, en a sorti des tissus, des masques, peut-être même des marionnettes. Puis, lentement, sans se presser, il s'est mis à jouer, à chanter devant ses contemporains, à les représenter. Il ne les connaissait pas, mais il y avait quelque chose chez lui qui était proche de l'amour et qui le poussait à les interpréter. « Aimer l'autre jusqu'à l'interpréter », se disait l'étranger, ou l'étrangère, « c'est pas mal ». Intérieurement, son chant, son jeu, sa danse lui permettaient de mieux les comprendre, eux, et l'univers dans lequel ils vivaient tous. Au bout d'une heure, tout le monde pleurait et riait en même temps, même si aucun ne savait très bien pourquoi. Et c'est exactement  à ce moment là que l'autre a disparu. Pouf !...On ne l'a jamais revu.

Quelques jours plus tard, certains membres du village s'en sont souvenus, à l'épicerie, au guichet automatique, en passant la souffleuse, en donnant le bain aux enfants. Et peut-être - l'histoire ne le dit pas avec exactitude-, qu'ils sont devenus des humains différents. Peut-être que le village n'a plus jamais été le même.

Automne  2011

Il faudrait vivre dans une caverne pour ignorer que l'automne dernier a été un autumnus horribilis. Nous vivons dans un climat économique et politique qui est, en effet, très difficile. L'économie des Etats-Unis, de la Grèce, de l'Italie, de l'ensemble de l'Europe, et de nombreux autres pays est en déséquilibre, à défaut d'être en déroute. Ici, au Canada, à quelques mois du dépôt du prochain budget fédéral, nous devons composer avec des menaces de coupures sérieuses dans plusieurs milieux, notamment dans le secteur artistique et culturel.

Les perspectives politiques et économiques ont, en effet, occupé - bien sûr avec une certaine part de justesse -, beaucoup de place cet automne. Dans la rue, dans les foyers, sur Internet. Il n'en a pas été différemment à l'ATFC.

Les acteurs du milieu artistique et culturel du Canada ne sont peut-être pas près de subir des foudres semblables à celles que certains de leurs collègues ont récemment subies à travers le monde, notamment en Angleterre il y a quelques années. Mais, pour le moment, nous ne le savons pas avec exactitude. Pour citer Robert Sirman, Directeur et Chef de la direction du Conseil des Arts du Canada : «Il n'y aurait pas lieu de croire que le milieu artistique et culturel canadien soit sur une liste de secteurs à tarauder de façon particulière. En revanche, tout porte à croire que nous serons amenés à contribuer à cette volonté du gouvernement de réduire le déficit du Canada d'ici quelques années afin de présenter un budget équilibré ».

Nous entendons différents types de rumeurs depuis des mois maintenant, attendant, impuissants, que ce fameux budget soit déposé. Comme on le sait, ce n'est plus qu'une question de mois. Dans cette attente, il serait farfelu d'être contre la volonté de réduire notre déficit quand on voit l'état de l'économie dans d'autres pays.

Inquiète des conséquences désastreuses que des coupes massives pourraient cependant avoir sur ses membres, et plutôt que d'attendre passivement le mois de mars, l'ATFC a formé un comité de réflexion composé de certains directeurs des compagnies qu'elle représente. Ce comité souhaite rendre publique l'étendue de l'action des théâtres membres de l'association. Parce que l'ATFC juge que le théâtre est tout simplement nécessaire. Parce que l'ATFC juge que son action et celle de ses compagnies est essentielle au mieux-être de quelques centaines de milliers de Canadiens. Parce que l'ATFC juge que ce qui crée le contact entre des êtres humains qui se réunissent et voient ensemble, dans un même lieu et dans un même temps, d'autres êtres humains en train d'agir comme dans la vie est à chérir. Parce que l'ATFC juge que le partage entre êtres humains qui se rassemblent est de plus de plus essentiel au moment où nous sommes, malgré les apparences, les humains les plus seuls et les plus isolés de l'Histoire.

En 2010-2011, les quatorze compagnies de l'ATFC ont présenté plus de 1 000 représentations un peu partout au pays, dont un grand nombre en tournée, rejoignant, au passage, quelque 240 communautés canadiennes et quelque 200 000 spectateurs, dont la moitié sont des enfants et des adolescents. Avec leur chiffre d'affaires de quelque 10 millions de dollars, elles produisent des retombées économiques importantes, notamment en création d'emploi et en production de spectacles.

Ces statistiques seront au cœur d'une vaste campagne nationale entreprise par l'ATFC peu après les Fêtes dans les programmes de soirée de ses compagnies membres, de même que sur son site Internet et celui de la Fondation pour l'avancement du théâtre francophone au Canada. Cette campagne a, c'est l'évidence, pour but de démontrer combien les compagnies de l'ATFC contribuent au mieux-être de très nombreux Canadiens. Elles le font en étant subventionnées. Sans un véritable appui des divers paliers de gouvernement, elles ne pourraient rejoindre autant de gens dans autant de communautés, elles ne pourraient mettre en contact autant de spectateurs ensemble, le coût des billets et des représentations devant alors être grandement haussés pour leur permettre de seulement faire leurs frais. On ne parle pas du tout ici de rouler sur l'or ou de faire des salaires faramineux.

À travers l'histoire humaine, le théâtre a presque toujours été subventionné par quelqu'un, que ce soit le roi, la cour, l'Église, l'État. Ce support a souvent été plus ou moins hésitant et frileux, l'autorité n'ayant jamais fait totalement confiance au théâtre, un art qui pose trop de questions déstabilisantes, un instrument de changement qui ne prône pas le maintien du statu quo. Un art qui favorise la discussion, provoque des débats qui libèrent l'imagination en amenant, ultimement, le public à s'interroger sur sa façon de vivre. À travers les âges, le théâtre a toutefois survécu, d'une certaine façon, car plusieurs ont besoin de la rencontre qu'il sait provoquer avec l'autre et avec soi-même.

Ne serait-ce que pour couvrir les coûts inhérents à la production et à la diffusion d'un spectacle, le théâtre nécessite un soutien financier. Sans ce soutien, il serait encore plus frêle qu'il ne l'est déjà, presque toujours malade et encore plus fréquemment à quatre pattes. Sans le maintien d'une aide substantielle de l'état, et uniquement au niveau des quatorze compagnies de l'ATFC, ce sont 200 000 Canadiens (l'équivalent de 10 arénas de la LNH remplis à pleine capacité, dont la moitié par des enfants), qui ne seraient pas en contact avec un art qui a pour but de leur permettre d'être touchés par leurs semblables, de développer leur réflexion et, peut-être, de rêver autrement le monde dans lequel nous vivons.

Dans quelques mois, le théâtre subventionné pourrait facilement être dans une grave crise face à un pouvoir qui le trouverait trop onéreux ou trop élitiste. Tout dépend dans quel type de société nous voulons vivre et quelles sont les valeurs que nous souhaitons être les nôtres. Tout dépend si, collectivement, nous favorisons le partage, la réflexion et le mieux-être collectif. Si nous voulons bâtir un monde ou nous contenter de celui que certains veulent nous offrir.

Parler en ces termes n'est évidemment pas à la mode, en cette époque où on nous demande d'être rationnel, sage, où on se fait un devoir de tout calculer selon des principes financiers. Mais, ce discours, si on l'appliquait à l'art en général et au théâtre en particulier pourrait avoir pour conséquence de faire entrer nos artisans dans une forme de concours de popularité proche de ce qui pollue notre télévision depuis près d'une décennie, en niant que le devoir d'un artiste est d'abord et avant tout de se distinguer et d'offrir sa vision du monde. Pour que l'art soit rentable selon des termes financiers et mesurables, il n'est pas rare qu'on l'ait amené, à travers l'Histoire, à frôler dangereusement le plus petit dénominateur commun. Or, ça, nous ne le voulons pas.

Bien sûr, on peut effectivement faire de l'argent en présentant un résultat attendu d'avance à un public tout aussi prévisible. C'est le principe de tous les fastfood et de toutes les formes de téléréalité. Il y a, bien sûr, une place pour ce type de rapport au monde. Elle ne doit cependant pas être confondue avec la créativité. Il est pernicieux, voire dangereux, de donner au public ce que, nécessairement, il croit attendre. Un artiste digne de ce nom est, par définition, innovateur, inattendu.

L'art demeure, dans toute société, la façon la plus intéressante de tenir un débat avec elle-même. La danse, la musique, le théâtre, c'est, après tout, le moyen le plus primitif d'accéder à une forme de connaissance. Ces formes de l'expression humaine ont toutes pour objectif de permettre à la société de comprendre pourquoi elle vit et comment elle le fait. C'est dire leur importance. Le théâtre pourrait d'ailleurs être une de nos plus grandes ressources naturelles. C'est un art qui possède la capacité de faire partager, ici et ailleurs, nos valeurs, nos rêves, notre histoire, notre contemporanéité.

Si notre art devait chercher à diminuer son impact, notre société deviendrait de plus en plus orpheline de compassion, plus bête, plus idiote, plus brutale et moins créative; c'est tout dire…Elle aspirerait conséquemment à moins et construirait moins pour se doter d'un avenir digne de ce nom.

Il est d'ailleurs probablement normal que le théâtre donne l'apparence de se marginaliser depuis une dizaine d'années. Ce qui est intéressant, c'est qu'exactement au même moment tout dans la société devient théâtre, esthétisme, jeu fictif. Les émissions de télévision ne sont plus uniquement éducatives ou informatives, on met des candidats en compétition les uns avec les autres. Les chefs cuisiniers et les autres pseudo vedettes de téléréalité ne se contentent plus de faire partager leurs recettes ou de nous apprendre quelque chose sur nous-mêmes. Ils doivent se battre contre des situations fictives, dans un temps réduit et doivent performer avant d'affronter le regard de juges sévères et peu enclins à la compassion. Il faut noter, qu'en soi, il s'agit d'une forme de théâtre primitif. Le héros qui doit lutter pour sa survie, ça fait près de cinq milles ans que les humains en sont touchés.

Une recherche de rentabilité mesurable qui ne se traduit que par la grosseur de la masse de ceux qui s'intéressent à une activité donnée ont produit des émissions de télévision sans goût, que nous regardons passivement sans sens critique et dans lesquelles tout le monde est en compétition les uns avec les autres. De fausses compétitions d'ailleurs, où les jurys se sont fait un devoir de remplacer les lions du cirque romain et où les participants, quoique consentants, ont fini par remplacer les Chrétiens qui s'y font manger. Plus un juge est méchant face à un concurrent, plus nous aimons cela. Est-ce vraiment un théâtre qui aurait aussi peu de saveur que nous voulons ?

La classe politique ne se soucie pas de problématiques à long terme. Elle veut être réélue dans quelques années. Encourager un public à apprécier une culture riche qui lui apporte un véritable contact et développe sa pensée est cependant une problématique à long terme.