Pour les besoins de cet article1, nous nous limiterons au pire cas : vous ne pouvez pas quitter la salle car vous avez des amis proches dans la distribution. Tout départ en cours de spectacle nuirait à vos amitiés, à votre vie sexuelle et affective ou, horresco referens, à votre carrière. Ne pas confondre cette situation avec celle où des obstacles physiques vous empêcheraient de sortir de la salle2.
Toujours pour les besoins spécifiques de cet article, nous nous attacherons à la variante la plus sérieuse de la situation : celle où vous ignorez que vous allez assister à un mauvais spectacle. Vous aurez donc été dans l’impossibilité de vous préparer psychologiquement ou d’une quelconque autre façon à l’ennui habituellement insupportable qui suinte d’une mauvaise représentation théâtrale3. Signalons que cette situation se produit tout particulièrement lors de premières, lorsque vos réactions risquent d’être observées (puis éventuellement rapportées) par vos pairs. Il va sans dire que toute solution ayant recours à des soupirs bruyants, commentaires à voix haute et autres manifestations de déplaisir qui seraient ostensiblement audibles ou visibles sont entièrement hors du champ de cet article.
Il faut aussi préciser, même si c’était implicite dans le précédent paragraphe, que ces consignes de survie s’appliquent à cette catégorie précise de mauvais spectacles qui provoquent un ennui ferme et sans rémission. Nous excluons les spectacles dont le caractère principal est le ridicule et qui de ce fait provoquent l’hilarité4.
Voici donc dix procédés de survie, excluant l’évidente et classique liste d’épicerie, que vous pouvez utiliser pour mieux supporter les interminables steppes d’ennui qu’une mauvaise soirée de théâtre peut vous forcer à traverser.
Dormir
Malheureusement, cette solution simple et de plus excellente pour le teint et la santé n’est pas accessible à tous. Il ne faut pas ronfler. Il ne faut même pas entendre une douce et régulière respiration. Il ne faut pas non plus que votre ensommeillement vous fasse cogner des clous. Il faut, comme les poissons, pouvoir dormir les yeux ouverts et, comme les chevaux, pouvoir dormir debout. De plus, dormir peut s’avérer particulièrement difficile dans les rangées D, F, H, J, L et M du Théâtre Denise-Pelletier dont maints fauteuils sont affligés d’un siège à la pente nettement descendante. « Dormir assis tout en ayant l’air éveillé est une question de prédispositions naturelles et d’entraînement, si possible, supervisé5 ». Pour savoir si vous avez ces prédispositions naturelles, modifiez la mise au foyer de votre regard jusqu’à ce que la scène et ceux qui la peuplent deviennent flous, altérez votre écoute jusqu’à ce que les mots deviennent vides de tout sens. Détendez-vous sans vous affaisser. Si la personne qui vous accompagne vous donne un coup de coude dans les côtes en vous chuchotant d’une voix sèche que vous dormiez, renoncez définitivement à ce procédé.
Observer des détails
Commencer par des observations artistiques : par exemple, les détails et textures des costumes. Si vous n’êtes pas d’humeur pour le qualitatif, essayez le quantitatif : comptez les projecteurs. Attachez-vous ensuite aux comédiens : tentez d’évaluer le nombre de kilos qu’a pris Untel depuis sa désintox. Comptez le nombre de personnes qui, dans la distribution, ont subi un (ou plusieurs) liftings. Attachez-vous de façon obsessive à un détail pendant quelques minutes. Par exemple : se concentrer sur les lobes d’oreille de cet acteur chevronné qui flacotent comme du Jell-O à chaque mouvement de tête un peu brusque. Ou encore : étudier le petit mouvement de ressort vertical que fait à chaque pas le gros orteil des acteurs nô (après quatre heures d’actage spécialisé dans l’éructation vibratoire et le miaulement nippon, de flûte qui fait des ou-i-ou atonaux et du petit tambour qui fait ping, ça peut sauver son spectateur occidental).
Refaire la production
Repensez le décor, les costumes, les éclairages et la câlisse de musique. Imaginez-vous à la place des comédiens et jouez les rôles comme ils devraient être joués.
Fantasmer
Choisissez quelqu’un de la distribution qui pourrait vous plaire sexuellement et, mentalement, enlevez-lui son costume morceau par morceau. Imaginez la suite des choses. Si vous avez déjà eu des relations intimes avec un membre de la distribution, ne pas faire l’exercice sur cette personne. Les recherches montrent que l’imagination tient mieux l’esprit en éveil que l’activation de la mémoire6.
Repérer les ex
Par contre, votre mémoire vous sera utile pour le présent procédé : si l’emplacement de votre siège et la lumière ambiante le permettent, essayez de repérer, parmi les spectateurs, ceux et/ou celles avec qui vous avez déjà baisé.
Jouir des tics
Si un acteur a des tics (jeux de sourcils particulièrement développés, bêlements de chèvre en fin de phrases dans les moments d’émotion), délectez-vous-en.
Regarder l’heure
Exercez-vous à regarder l’heure sur votre montre sans que personne ne s’en aperçoive. En rectifiant innocemment votre posture générale, faites en sorte de retrousser le poignet de votre chemise – par seul petit étirement, sans y toucher avec l’autre main – afin de dégager votre montre. Reste maintenant le plus difficile : regarder l’heure sans incliner la tête ni faire voir votre regard. Il y a des théâtres où c’est plus difficile que d’autres. Les spectateurs derrière vous et de chaque côté de votre siège sont particulièrement à surveiller. Considérez chaque mauvais spectacle comme une occasion de perfectionner votre technique. Attention : si vous ignorez la durée du spectacle, regarder l’heure régulièrement peut facilement devenir un acte anxiogène, surtout après 23 h 15 quand vous avez vaguement entendu dire que « la deuxième partie est supposée être plus longue ». D’ailleurs : prendre l’habitude de toujours vous enquérir de la durée d’un spectacle avant de vous asseoir dans la salle. Si la durée est indiquée sur un panonceau à l’entrée, toujours vérifier avec l’ouvreur ou le placier si l’information est exacte. Il n’y a rien de plus désespérant qu’un spectacle qui doit se terminer à 22 h 10 et qui poursuit encore son cours comme si de rien n’était à 22 h 19.
Faites des exercices
Faites méthodiquement de petits exercices de rotation des chevilles et de relaxation de la rotule7. Répéter au besoin.
Simuler un grave malaise
Soyez avertis : jouer un malaise de façon crédible est beaucoup plus difficile que de faker un orgasme. On conseille de bénéficier du soutien et de la complicité de la personne qui vous accompagne. Ceux qui ont développé lors de leurs études secondaires le truc pour saigner du nez à volonté sont ici nettement avantagés.
Mourir
C’est radical : il s’agit de prendre au pied de la lettre l’expression « c’est plate à mort ». Efficacité garantie : le show disparaît, vous aussi et l’ennui du même coup. L’auteur de ces lignes a déjà eu un voisin de siège qui, pendant la représentation d’un Beckett, a ainsi décidé de tuer son ennui en mourant sur place8. (Sans même avoir l’élémentaire délicatesse de prévenir sa conjointe, ce qui était quelque peu déplorable : elle chuchotait à pleins poumons «Henri ! Henri ! Que c’est que t’as ? ». C’était agaçant.) Ce spectateur a pris la peine de mourir subitement, ce qui est la façon correcte : si la scène est l’endroit rêvé pour longuement agoniser, il n’en est pas de même pour la salle. Cette solution a aussi l’avantage non négligeable de créer une brève distraction, qui pourra dissiper pendant un court instant l’éventuel ennui affligeant des spectateurs assis près de vous.
1. Ce texte a d’abord été publié dans l’Organe spécial survie, no6, Nouveau Théâtre Expérimental, septembre 2004, p. 19-21. NDLR.
2. Voir à ce sujet Stéphane Lépine, « Le spectateur refoulé (jusqu’à son fauteuil), Annales de la société de psychanalyse de Laurentides-Lanaudière, vol. XXIII, no 2, Joliette, octobre 1993, p. 27-82.
3. Pour connaître l’étendue et la variété de l’ennui que l’on peut ressentir au théâtre, lire les onze chapitres théoriques qui constituent la première partie de l’ouvrage fondamental de Gilbert David, De l’irritation à la catatonie : Stendhal, spectateur mélancolique, Genève, Presses du CRÉTAC, 1962.
4. Voir Robert Lévesque, la Liberté de crâner, Montréal, Libère, 2004. Lire en particulier le chapitre « Quel beau soleil ! », p. 77-91.
5. Francine Beaunoyer et Jean Grimaldi, « Le sommeil chez les juges lors des procès au civil au Palais de Justice de Trois-Rivières de 1968 à 1974 », la Revue canadienne-française de médecine légale, vol. XXXIII, no 7, mars 1976, p. 17-181.
6. Sigmund Freud, « Die Grossekosch ohn von der Schauspielhaus », Gesamme Werke, vol. LXXVII, Zurich, 1947, p. 987-1013.
7. Pour que ses passagers ne s’ankylosent pas sur ses vols intercontinentaux, Air France a produit une charmante vidéo d’exercices que l’on peut discrètement faire, même ensardiné sur un siège en classe économique. Cette vidéo, que l’on passe après le film, juste avant d’éteindre les lumières, met en vedette une très jolie nana sur une plage à Tahiti. Les exercices pour les membres inférieurs peuvent se faire sans problèmes au théâtre. Se commande chez Air France : 7,95 euros, plus frais d’envoi postal. Précisez que vous désirez une copie en format VHS nord-américain.
8. Je ne vous dis pas lequel, ni où, ni avec qui. C’était il y a une vingtaine d’années. Ce n’est pas que c’était si mauvais que ça, juste décemment ordinaire. Mais je crois que feu mon voisin de siège avait en partant un gros problème avec Beckett.
Commentaires
Comment survivre à un mauvais article traitant de théâtre
Monsieur Lefebvre,
Votre "article", comment survivre à un mauvais spectacle de théâtre, n'est qu'une pure perte de temps, une perte d'espace, une perte d'encre et de papier. J'ai peine à croire que cette revue, pourtant ordinairement sérieuse et songée, ait décidé d'inclure cette ordure dans ses pages. Non mais quel torchon! Quel intérêt peut servir pareil texte?!?! Un lendemain de brosse du comité éditorial, un retour d'ascenseur? Non, je ne comprends absolument pas. De quoi cesser toute lecture de cette revue supposément consacrée au Théâtre (non pas celui d'un Polichinelle comme vous, mais bien celui des Tremblay, Gauvreau et Müller)! Cessez donc de gaspiller le temps et les ressources des lecteurs de cette revue, jadis dévouée à ce grand Art!
Comment survivre à un mauvais commentaire traitant d'un article
Mais qu'est-ce que cette révolte? Il y a des limites à tout prendre au sérieux. N'avez-vous pas remarqué que c'est avant tout un texte satirique? À ce que je sâche, il est impossible d'être sérieux en donnant des conseils tels de dormir ou de mourir. Et pourquoi n'y aurait-il pas de place à l'humour dans cette revue? Sur le côté plus sérieux de ce texte, c'est une énumération de stratagèmes d'auditeurs ininteressés. Ceci porte le lecteur à réfléchir sur ses propres réactions lorsqu'il assiste à un spectacle qui n'est pas de sa tasse de thé. Est-ce que porter à l'introspection est du gaspillage de temps?
BRAVO
Cher Monsieur,
Merci pour cet article plein d'humour et de bon conseil. Je suis homme de théâtre , mais je suis le plus mauvais spectateur qui soit. J'aime FAIRE dut théâtre et déteste le regarder. Ces conseils me semblent donc de l'ordre du salut public. Merci 1000 fois de ces conseils et de votre humour parfait. Sincèrement.Il faut savoir enfin qu'il est des moments de théâtre pour lesquels je dois rester des heures à attendre ce sont les répétitions. Je dors à des lectures et suis connu pour cela. vos conseils me permettront sans doute de poursuivre ma carrière, et me "souver du chomage" Encore quelques merci de plus pour cela.
André Serré
vous n'avez vraiment rien
vous n'avez vraiment rien compris.
Opinion très divergente de mon prédécesseur...
D'un cynisme tout à fait délectable! Je suis d'ailleurs moi-même experte dans quelques uns de ces trucs... Contente d'apprendre que je ne suis plus seule dans mon ennui!
Bravo Paul !
Tu m'as bien fait rire. Je regrette d'avouer qu'il m'arrive occasionnellement de somnoler au théâtre. Heureusement, ma compagne est là pour me donner des coups de coude dans les côtes.
Dormir au théâtre
Paul Lefevbre parle entre autres de l'art du sommeil pour le spectateur qui s'ennuie. La question est plus profonde qu'on peut le penser. En ce qui concerne le spectateur particulier qu'est le critique de théâtre, je connais trois théories: 1) Le sommeil est une opinion (je dois cela à Josette Féral); 2) Cela fait partie de la formation du critique que d'apprendre à dormir assis les yeux ouverts (dixit un ancien président de la Canadian Theatre Critics Association, journaliste à Calgary, dont j'ai oublié le nom); 3) Celle que je préfère, et qui est de Bernard Dort. En s'abandonnant au sommeil, le critique assure son entourage que tout va bien et que la représentation peut se poursuivre sans anicroche. En dormant, il continue d'être conscient de tout ce qui se passe sur la scène (et, dans le cas de Dort, il réussissait étonnamment à rendre compte de spectacles où il avait ostensiblement dormi!). Mais si quelque chose ne va pas dans la pièce, alors, le critique expérimenté le «sent» et ne peut plus s'abandonner au doux sommeil. Il doit lutter pour que les choses s'améliorent par sa présence active et éveillée, afin qu'au bout du compte il puisse à nouveau goûter au sommeil du juste, jusqu'à la fin du spectacle. Car c'est bien connu: les applaudissements réveillent.
Bon théâtre à tous.
Un survivant...
Monsieur Lefebvre, j'aime bien votre article décapant. Il m’a bien fait rire (jaune). C’est une situation malheureusement réelle mais fort heureusement peu généralisée. Malgré que j’essaie de l’éviter, je m’y suis retrouvé cet automne et avoue avoir fait usage de certaines techniques que vous proposez.
J'aimerais ici donner une autre vision concernant une telle production qui s’avère finalement soporifique. Celle des créateurs, bien que je n’en sois pas un. Imaginez si vous êtes l'auteur ou le metteur en scène d’une telle production et que vous vous apercevez tard, beaucoup trop tard, que la chimie entre le texte sur lequel vous avez planché des heures et des mois, ne fonctionne pas pour des raisons qui peuvent être multiples. Vous n’avez pas réalisé que la densité de votre texte est trop grande. La distribution envisagée pour rendre ce texte dense et difficile n’est pas disponible ou se désiste au dernier moment. Le metteur en scène n’arrive pas à trouver le moyen pour réellement donner vie à votre création. On arrive ainsi à un mois de la première. La production est au programme et il est impossible d’annuler. On ne peut alors que foncer et faire de son mieux sachant que les possibilités que ce soit un four sont bien réelles. Imaginez le calvaire des créateurs pendant les répétitions, pendant la production lorsque la salle se vide à l’entracte et à la lecture des critiques ou pire, à l’absence de critiques. Imaginez la torture à chacune des performances durant toutes ces semaines que dure la production. L’envers de la médaille est donc bien pire que les quelques minutes d’ennui pour un spectateur. Cet enfer peut s’étirer sur des mois. Cette situation présume cependant que les créateurs ont réalisé le problème, au moins dans leur for intérieur, continuant quand même de soutenir la production parce qu’un aveu d’échec à cette étape n’est absolument pas envisageable. Mais est-ce que l’inverse est possible ? Est-ce que des créateurs peuvent croire à leur production mordicus jusqu’au bout et être persuadés qu’elle est géniale malgré les réactions négatives ? Je serais plutôt tenté de croire que ce n’est pas la règle. En effet, c’est la loi de la moyenne qui règne. Il n’y a finalement que peu de chefs d’œuvre parmi les nombreuses productions. Les créateurs savent bien qu’ils ne peuvent produire de grandes œuvres à tout coup ?
Malgré toutes les causes possibles, je crois que la critique ne doit jamais être conciliante et ne pas tenir compte de ces points, si jamais ils étaient connus. La critique doit juger le produit fini, quelque fut le parcours de création. En autant qu’il se peuve, elle doit être objective, même si c’est pratiquement impossible.
Dormir au théâtre
Je vous recommande le texte de René Gaudy: "Dormir au théâtre", publié dans la numéro 200 de "Théâtre Public" avril-juin 2011, communication au colloque sur le spectateur de théâtre (Sorbonne Paris IV, mai 2010).
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