Je n’aime pas qu’on me demande d’être subversif. Et je n’aime pas les syndicats, les associations, les partis, toutes les formes d’embrigadement de la pensée. Je n’aime pas les revendications. Elles sont souvent brouillonnes, bourgeoises et gauchisantes et mêlent tout en une soupe indigeste. Je ne crois pas en des jours meilleurs, je ne les espère pas : je préfère la médiocrité à la vertu, le râpeux au lisse, le laid au joli, la méchanceté à la gentillesse, l’inaudible au mélodieux, la putain à la mère de famille.
Les familles, surtout lorsqu’elles sont heureuses, m’angoissent. Je n’aime pas la métaphore de la famille pour désigner un milieu théâtral dans lequel je reconnais des pairs et des amis, mais aussi des ennemis. Ce groupe artificiel est trop hétérogène pour parler d’une seule voix. Tout le monde demande du pain, mais personne ne le demande pour les mêmes raisons. Le message est flou. Chorégraphes, cinéastes, musiciens, peintres ou écrivains sont souvent plus proches de moi que beaucoup de comédiens, metteurs en scène ou directeurs artistiques.
J’en veux aux artistes de théâtre de ma génération. Je les trouve trop souvent convenus, politiquement corrects, bourgeois, peureux, fainéants, incultes et ennuyeux. Il nous faut nous battre pour cette génération. Oui, mais pourquoi ? Pour qu’elle reproduise le théâtre inintéressant de ses aînés ? Pour qu’elle aussi ait les moyens de produire des spectacles jolis et bien faits, un peu drôles, un peu tristes, un peu sexy mais pas trop ?...
J’en veux aux baby-boomers. Ils sont fiers de leurs rêves d’enfants gâtés, d’avoir dénoncé un système qu’ils n’ont finalement cessé de renforcer et d’exacerber, d’avoir défié un pouvoir dont ils ont aujourd’hui le monopole et, surtout, de juger du haut de leur supériorité de classe une jeunesse dont ils méprisent les valeurs qui sont pourtant le résultat de la société qu’ils ont créée. Les artistes de théâtre de cette génération ont inventé un système pour eux, qui leur assure un statut jusqu’à leur mort et qui empêche n’importe quel plus jeune artiste, même talentueux, d’accéder à leur confort. Et je crois qu’ils en sont fiers, de ça aussi, qui leur permet de continuer à produire, à diffuser, à programmer, toujours le même spectacle, jusqu’à la fin, un spectacle bien, juste bien.
Je suis épuisé du bien, je veux du mal, du sévère, du beau, du radical, du profond, du pervers, du tragique, du cancéreux, de tout sauf du bien.
Qui peut démonter les rouages de ce système théâtral qui favorise la joyeuse copulation de l’art avec le divertissement le plus crasse ? Et par où pénétrer dans ce cercle vicieux ? Par les écoles, peut-être, qui produisent à la chaîne acteurs, metteurs en scène, concepteurs, pairs des jurys, directeurs artistiques, qui enseignent un système, une manière de produire de l’art en can, et une esthétique fade dans lesquels tout le monde doit se fondre. Les professeurs ne s’aperçoivent-ils pas que la grande majorité de ce qui a marqué l’histoire de notre art s’est réalisée en dehors de ce système, voire en réaction à celui-ci ?
Je ne défends aucun système et j’en appelle à l’essentiel : l’art.
Aux poubelles société de l’ennui, conventions collectives, gestion de carrière, séducteurs de tout acabit, comédies musicales mièvres, costumes quétaines, programmations aguicheuses et vulgaires, spectacles trop moyens pour être critiqués, professionnels de tous bords. Nous ne sommes pas des professionnels. Nous sommes des artistes. Nous ne créons pas parce que nous l’avons choisi, mais parce que ça nous tiraille dans le gros côlon. On est artiste comme on est malade.
Avant de mendier de l’argent, je veux m’adresser à cette famille recomposée pour lui dire que je la fuis comme j’ai fui la mienne et que je cherche en errant le chemin de l’art et de la beauté, avec quelques acolytes illuminés, parfois misérables, ceux que je respecte et que j’admire, ceux qui cherchent, les pieds dans la boue, de nouveaux layons, quelques artistes, ceux que le monde n’en peut plus d’attendre, ceux qui veulent essayer, les fous furieux.
Commentaires
Niel Fiel
Monsieur semble avoir besoin d'un psy. Il en a gros sur le coeur...
Niel
Bonjour,
Monsieur Niel semble romantique. Je pense qu'il ne faut pas confondre romantisme et avant-garde. L'un propose l'imaginaire artiste opposé au reste de l'humanité par une barrière spirituelle qui l'empêche de vivre comme les autres. L'autre propose une critique ou un dévoilement des contradictions de la culture bourgeoise et/ou de la culture petite bourgeoise.
Je proviens du milieu des arts plastiques, je pratique la peinture la performance et la musique. Je rejette l'idée qu'un artiste ait à formater sa position dans le but d'être accepté par ses pairs et par le public. Le positionnement est crucial, le seul élément essentiel qui distingue un art "bon" d'un "mauvais" art. Soit l'artiste vise à rejoindre les consensus, à juste répéter des formules merdiques, soit il tente d'ouvrir de nouvelles voies, à moins qu'il reprennent les pistes déjà ouvertes par d'autres en différé, les réactivant, greffant de nouveaux périphériques, updates culturelles... Certaines des stratégies d'autres époques sont encore valides.
J'ai toujours trouvé que le cinéma et le théâtre semblaient dépendre de beaucoup de ressources humaines et financières. Ce qui accentue sa nature "politique" comparativement à d'autres arts qui sont plus solitaires (la peinture par exemple). Le travail d'équipe oblige cette dimension collective (donc frustrante pour un individu pris dans d'incessantes communications et bureaucraties pour arriver à créer) Une personne plus individualiste peut s'y sentir irrité, et je comprends tout ça.
Dans de telles circonstances sociales ce sont souvent les gens les plus à l'aise, les plus positifs, les plus beau, les plus articulés et les plus en confiance qui réussissent à se tailler une place. La misanthropie ne fait pas bon ménage avec le travail d'équipe, cela va sans dire.
J'ai aussi toujours trouvé bizarre l'idée d'un artiste professionnel qui est plus entrepreneur que créateur, plus concerner par la compétition que par sa position vis-à-vis sa culture. Ça me semble absurde de vouloir grimper l'escalier de l'ascension sociale, de s'installer au sommet après avoir briser des planches pour s'assurer que les prochains ne suivront pas.
Peu importe le système par lequel les entreprises culturelles
sont gérées il sera toujours difficile pour ceux qui tiennent une position difficile de se faire voir et entendre. Les syndicats sont faits pour ceux qui nourrissent une famille, pas pour les funambules sans filets de l'avant-garde. Deux registres de réalité différents. Il y a d'autres positions possibles et d'autres contextes totalement différents.
Mais il est vrai aussi que si un artiste a beaucoup de talent mais qu'il n'arrive pas à se gérer à cause de problèmes personnels ou à cause d'un manque de connaissance il n'arrivera que TRÈS difficilement à montrer ses oeuvres au public. Car il ne faut jamais oublier le public.
Aussi il faut laisser à la poubelles les idées romantiques vieillottes qui encourage l'idée d'un artiste plus authentique, mésadapté social, isolé et pauvre. Qui fait un art aspirant aux livres d'Histoire de l'art avant même de sentir les planches.
Je n'aime pas non plus l'idée d'un individu romantique qui voit une menace dans toutes les entreprises collectives, un artiste sans pensée politique vraiment originale et paranoïaque jusqu'au bout des orteils qui se trouve des ennemis partout. Pourquoi même avez-vous parlé de baby-boomers dans un texte sur le théâtre??? En tant que lecteur je ne comprends pas en quoi ça a à voir avec votre situation... Connaissez-vous Éric Duhaime? vous me faites penser à cet auteur de papiers de droite mal baisé et paranoïaque.
Pourquoi cette obstination à se sentir menacé, écrasé. Vous êtes libre M.Niel de faire ce qui vous semble bon. Il n'y a pas de police politique ici, personne ne va vous arrêter si vous monter des pièces de théâtre... Pourquoi les moyens de diffusions et ses politiques semblent être si frustrant pour vous? Vous avez peur de quoi au juste? Si vous dépendez de subventions pour faire votre théâtre c'est peut-être à cause de la nature de votre médium, pouvez-vous obtenir les mêmes résultat avec peu de moyens financiers, avec votre propre équipe, non-payés, ou très peu payés? Quel est réellement votre intention? peut-être devriez-vous cesser le théâtre et faire des films, ou faire de la performance?
Si pour vous l'art est crucial M.Niel, pourquoi dans votre texte tout l'état du monde y passe avant d'avoir pu lire un seul mot sur votre positionnement? Vous voulez donner une allure radicale à votre fiel, mais je n'y trouve pas de racine. Que diriez-vous de me répondre avec un texte qui va plus à fond dans une critique des institutions théâtrales québécoise? Pourquoi ne pas rédiger un manifeste qui dénoterait les faillites du théâtre québécois et comment vous aller y remédier.
Et quant à la reconnaissance, elle vient avec les années, l'incompréhension est le quotidien de la relève.
Je comprends le style général de votre texte, l'abject, le laid, le pauvre, un déluge de cris et de fureur. Là-dessus nous nous ressemblons, mais évitons la fausse crise intergénérationnelle, parce que lorsque votre théâtre aura la crédibilité qu'il mérite qui sait si vous tiendrez encore cette position "difficile" de plus vous aurez l'âge de ces baby-boomers et qui sait, peut-être serez-vous mieux servit par les organes de l'état, ou pas du tout, gracieuseté de Éric Duhaime et ses chums mal baisés, sans retraite en tant qu'artiste, sans système de santé gratuit non plus pour sauver vos fesses à chaque acv.
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